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18 octobre 2016 2 18 /10 /octobre /2016 07:25
Rachid Mimouni

Rachid Mimouni

 

Le chemin solitaire de Rachid Mimouni

 

Lire aujourdhui Une Peine à vivre, un texte fabuleux, peut s'avérer salvateur. L'écriture de l'enfant de Boudouaou est toujours d'actualité.

Les autres textes de Rachid Mimouni valent également le détour comme le Printemps ne sera que plus beau ou encore l'Honneur de la tibu. Mais Une Peine à vivre secoue son lecteur face à une réalité amère qui n'évolue pas. Roman travaillé, Une Peine à vivre raconte les jours tranquilles d'un dictateur. L'écrivain était content à la sortie de son texte et aimait discuter de cela , un verre à la main, du côté de Figuier avec ses amis. Ce ne sont pas forcément ceux qui s'en réclament aujourd'hui qui étaient ses véritables potes. Mais passons. "Rachid Mimouni n'est pas mort sauvagement exécuté, comme ces journalistes, écrivains et autres intellectuels algériens qui payent un prix exorbitant pour la liberté d'expression. Sa disparition ne sera pas récupérée ni revendiquée. Pas d'emblème sur sa dépouille, pas de communiqués politiques. Seulement le regret que cette voix de l'Algérie profonde n'écrira plus, qu'elle ne participera pas à la reconstruction de la nation. Il est parti, jeune et trop vite, affecté par une maladie qu'il n'a pas su ou voulu guérir. L'Algérie perd sa meilleure plume. Un génie s'est éclipsé à l'improviste.", écrivait la Tribune de Genève en 1995.

Et c'est vrai que Rachid Mimouni manque au monde littéraire algérien. Contrairement à beaucoup d'opportunistes dans ces parages littéraires, Mimouni s'était fait tour seul, il avait emprunté un chemin solitaire sans l'aide du pouvoir ni d'un quelconque parti. "L'Administrateur prétend que nos spermatozoïdes sont subversifs. Je ne partage pas cette opinion, au moins pour ce qui me concerne". Par ces deux phrases, Rachid Mimouni débutait son premier roman publié en France , et prévenait du péril qu'il y aurait à détourner le grand fleuve algérien. Des années plus tard, le fleuve est en crue et on ne sait comment l'endiguer."Son écriture ne défendait aucune thèse, il n'en ressortait aucun point de vue particulier si ce n'est celui du sort inconfortable d'un peuple contraint de se taire. Tirant sa source de la mémoire algérienne, son écriture établissait le lien charnel avec les humbles dont il était issu. De 1982 à 1990, ce professeur des questions de développement rompait le silence des intellectuels algériens imposé par le parti unique. Rachid Mimouni eut le courage et le talent de raconter l'autre Algérie, celle que préférait ignorer à l'époque les chancelleries et les médias occidentaux. Il y avait fort à faire avec la Révolution iranienne et l'Algérie apparaissait au sud de la Méditerranée comme une économie avancée et un régime politique stable. Mais l'écrivain ne pouvait accepter cette image de carte postale. Il lui fallait exorciser la colère froide des dépossédés de leur révolution. Comme si, habité par une vision funeste, il prédisait que les hommes brimés et bafoués sous les errements de l'Etat FLN se réveilleraient pour déchaîner une violence immense, à la mesure de la trahison qui leur fut imposée.",peut-on lire dans l'article du journal suisse déjà cité.

Arabophone, Rachid Mimouni est avec Kateb Yacine les seuls intellectuels algériens à ne pas critiquer le printemps amazigh de 1980. Les autres préféraient soutenir les thèses ridicules du pouvoir. "Je crois à l'écrivain qui s'insurge, qui dénonce, qui crie, voix toujours discordante à marquer la fêlure au concert des bonnes causes définitivement balisées", disait Rachid Mimouni qui avait écrit une superbe nouvelle le Poilu en hommage à la plage de Figuier qu'il adorait surtout quand il se retrouvait chez âami Tahar (assassiné par le cycle infernal de violences multiplesqui a emprisonné le pays depuis le début des années 90).

"Sur mon chemin vers le village, j'empruntai un pont flambant neuf, large et solide, campé avec assurance sur ses piliers, avec l'arrogance d'un homme aux ambitions réalisées. En me penchant au-dessus du parapet, je m'aperçus qu'il n'enjambait pas le moindre filet d'eau. Je me demandai pourquoi la rivière était morte. N'y a-t-il plus de pluie au pays? Les sommets des montagnes refusent- ils les neiges de l'hiver? Le lit asséché servait de dépotoir. Des camions énormes venaient y déposer des montagnes d'ordures. Un vieillard était assis à l'ombre du pont. Je descendis le saluer. Je lui demandai pourquoi on construisait des ponts sur des rivières mortes.

Des planificateurs arrogants et lointains ont quadrillé leurs cartes de traits rectilignes et puissants, à l'encre de chine indélébile, de façon à rendre leurs projets définitifs et l'option irréversible. Des engins étrangers sont venus éventrer nos collines afin de tracer la ligne droite requise. Mais le fleuve coulait ailleurs, serein et libre. Ils ont maintenu que son cours se trouvait à l'endroit exact de leurs calculs, et ont entrepris de le détourner pour confirmer leurs dires. Je lui demandai ce qu'il faisait sous le pont. Les hommes et les oueds de ce pays se ressemblent : ils ne connaissent pas la mesure, ils sont à sec ou débordent. J'attends la crue imprévue, irrésistible et violente, qui viendra balayer tous ces monceaux d'immondices."

Et l'attente semble continuer. Tombeza est également un roman fort de Rachid Mimouni. Là, l'écrivain réussit la prouesse de dresser une radiographie de la société algérienne.
"Les premiers arrivants, solitaires, avaient chacun choisi une table. Mais dix minutes après l'ouverture il n'y en a plus de libre et il faut accepter de s'attabler face à un inconnu. Un reste de digne civilité pour demander si la place est libre. Pour toute réponse, hochement de tête, grognement ou sourire selon l'humeur et le caractère. Bientôt, plus de sièges libres, et les clients continuent d'affluer. Rémanence d'une loi bête comme ses auteurs, le patron refuse de servir la bière au comptoir qu'il destine aux notabilités de la ville, consommateurs de boissons nobles. Viendront plus tard s'y accouder avec une arrogante lenteur des gestes, certains de trouver leur place réservée, ignorant superbement la masse grouillante des gueux qui bourdonnent à leur dos.

Flagrante différenciation sociale. En bout de zinc, il y a même le petit mozabite, patron de l'usine de confection, son Orangina devant lui, occupé à tenir son rang, et qui n'oubliera pas de régler sa tournée. Plus aucun siège vacant. Désespoir du tard venu. Coups d’œil vers le serveur, le patron: appels de détresse. Mais s'en fiche éperdument, le patron, qui discute avec les notables trônant derrière la caisse enregistreuse depuis longtemps hors d'usage.... Un mécanicien à la combinaison graisseuse, sorti droit de son garage, pas même pris la peine de se laver les mains, l'allure affranchie, connaît tout le monde ici, promène son regard dans le brouillard de
fumée de cigarettes où s'estompent les têtes des consommateurs, adresse par-ci par-là quelques légers saluts, non, pas la moindre chaise libre, à cause de ce connard de client qui m'a retenu, voulait à tout prix prendre son véhicule aujourd'hui, je crois que j'ai omis de replacer un écrou du train de direction, tant pis pour lui, il n'avait qu'à revenir demain, moi je veux ma bière , il aventure parmi les tables quelques pas hésitants, se dirige vers un coin de la salle et se laisse glisser contre l'angle mural pour finir par s'asseoir sur le carrelage blanc et noir où s'éparpille la sciure destinée à boire les écoulements d'eau et la boue des chaussures prolétaires. Il fait signe au garçon et commande une bière d'une voix forte qui simule l'assurance. Ce dernier jette un coup d’œil vers le patron, qui finit par hausser les épaules en guise d'autorisation, qu'est-ce que j'en ai à foutre, ils peuvent même s'y vautrer, comme les pourceaux dans la merde, alors les autres clients en attente l'observent un moment, aucune chance de voir une place se libérer, le bar vient à peine d'ouvrir, toute honte bue, évacuant les restes de dignité s'accroupissent à leur tour pour aussitôt demander leur ration du liquide blond et mousseux qu'ils boiront aux pieds des premiers arrivés dont ils auront tout le loisir de lorgner les godasses. On n'atteint jamais le fond de la déchéance, quand par pans entiers chutent nos restes de liberté. La clientèle sélectionnée du comptoir agonit la masse attablée qui se console en observant ceux qui grouillent à ses pieds. On ne peut pas compter sur un peuple dont on prend plaisir à bafouer la dignité.", écrit Rachid Mimouni.

La dignité est largement bafouée depuis longtemps; mais qui s'en soucie aujourd'hui ?

 

Youcef Zirem

 

publié le 19 Décembre 2015

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Published by Blog kamal guerroua - dans Mémoire
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