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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 07:52

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                                       «Ne laissez jamais le temps au temps, il en profite»

                                                Jean Amadou, écrivain (1929-2011),

 

 

   Celui qui n'avance pas recule! Cette maxime dont on fait généralement usage dans la rue et qui renvoie tout naturellement à l'humain comme «unité sociologique minimale et homogène» s'appliquerait-elle alors à la société comme «un cadre anthropologique et hétérogène»? Effectivement, la réponse est par l'affirmative car toute société est un savant compromis d’impulsions progressistes et de dérives régressives. La psychologie individuelle aussi compliquée que complexe est le pendant logique du kaléidoscope sociologique de la société. Au croisement des rancœurs et des réactions des uns en vient se joindre le jusant d'ambitions et d'espérances des autres. La démocratie comme invention humaine serait de la sorte le point conciliant des divergences et l'infaillible redresseur de toutes les anomalies. En d'autres termes, elle est tel un juge qui instruit un dossier d'affaires sociales sous toutes les coutures afin d'en appréhender le hic de la problématique et décider des suites à y donner. Cela dit, quand le corps social accuse un énorme retard dans l'absorption des vertus de la citoyenneté, de celles du civisme, et surtout du savoir-vivre, la démocratie comme référent polysémique et pluriel de toutes les formes de la modernité (ouverture d'esprit, respect rationnel des balises sociales, débat contradictoire, critique affinée de la société, déontologie d'exercice du pouvoir), va en ressentir terriblement les effets, autrement fort négatifs en l'espèce. Ce glissement sémantique et cette dégringolade normative sont faciles à comprendre d'autant plus qu'aussi bien la démocratie que la modernité sont l'unique citadelle-forteresse des États et des sociétés modernes. En cela, il conviendrait d'affirmer que le rééquilibrage des dérèglements et le repérage des dysfonctionnements ne poseraient plus aucun problème dans la mesure où, dès que «le clavier des dogmatismes» aurasoigneusement été verrouillé par les forces de l'intelligence (l’intelligentsia urbaine et les élites engagées sur le terrain associatif), la grisaille des haines et du ressentiment se dissipera d’elle-même au sein de la société sans qu'elle puisse laisser trace gênante. Ainsi le riche château-d'eau de la démocratie, enguirlandé à ses margelles de compréhension et de tolérance ouvre-t-il ses vannes pour arroser les plantations peu luxuriantes de la citoyenneté. Il est certain que cette image métaphorique est l'expression d'une certaine réalité enfouie dans les consciences de citoyens imbus de l'amour de leur patrie car tout concourt au «désamorçage»des bombes sociales à retardement ainsi qu'au divorce d'avec les troubles itératifs et récurrents tels que les émeutes dès que l'enracinement de la dimension humaine dans le processus démocratique et institutionnel serait chose concrète. En guise d'exemple, la culture grecque n'était devenue le cadre d'une civilisation prospère que lorsqu'elle aurait accepté d'accueillir à bras ouverts l'ennemi comme un hôte et que la citoyenneté fût la principale enseigne de son évolution.

 

Du coup, les processus ségrégatifs à l'égard des «métèques», ces indésirables étrangers à la Cité- État et «les barbares», ces «autres»,stigmatisés et humiliés par les natifs semblent systématiquement réversibles. Étonnamment, le militarisme des cités voisines a été laminé par un sérieux réinvestissement des «athéniens» dans la chose politique. Le retour à l'esthétique philosophique et à la culture du verbe a rétamé les résidus d’hermétisme culturel. Ce qui a offert une lisibilité incontestable aux rapports sociaux de ceux qui tiennent le gouvernail de l’État et ceux qui en sont dépendants. Comme effet probant, le militarisme revanchard à plus d'un égard fut graduellement supplanté par une philosophe du discernement et de sagesse, «le mythe,écrit le linguiste et philosophe français Roland Barthes (1915-1980), a un caractère interprétatif et interpellatoire». Pour bien s'en convaincre, il ne suffit qu'à scruter l'actualité socio-politique à l'échelle planétaire pour se rendre compte à grands traits d'évidence que les civilisations anciennes demeurent jusqu'au jour d'aujourd'hui un pôle de référence duquel l'on pourrait puiser l'énergie et le génie catalyseurs de la destinée humaine. La naissance au forceps en Europe de «l’État Westphalien» au lendemain de la guerre des Trente Ans qui a culminé en 1648 ne fut, du reste, qu'une lointaine reconduction du mythe grec. C'est sous cette grille de lecture qu'il est judicieux d'aborder le thème de la socialisation comme variable intrinsèque du concept de la citoyenneté dans la mesure où elle rime avec un vrai épanouissement des valeurs de «la socialisation dynamique», créatrice et progressiste à l'instar de celle qu'aurait décrite le sociologue Henri Wallon (1879-1962) et non plus «une socialisation absorptive», fataliste, léthargique et plus particulièrement réactionnaire dans un système ridiculement stationnaire, comme l'aurait bien spécifié Pierre Bourdieu (1930-2002) dans sa description du système capitaliste car celle-ci n'est, au final, autre chose qu'une intériorisation passive des besoins du système et une rumination systématique de ses errements. Autrement dit, elle est une socialisation déterministe qui rétablit «un statu-quo indéterminé» dans le temps, une situation qui se complique bien davantage dans le cas tristement maladif des États rentiers dont notre pays est un spécimen. Il est inutile d'ajouter que ce drôle perspectivisme est à l'image de ce qui s'y passe actuellement. L’Algérie tend beaucoup plus à restreindre son aire de navigation dans «une logique circonstanialiste», guidée par des impératifs et des empêchements qui sortent de toute idée de projection dans l'avenir (gestion au jour le jour des deniers publics, routine rentière, bureaucratie tatillonne, polémique sur le pouvoir d'achat) que d'élargir son champ visuel à d'autres horizons prometteurs (débat sur la modernité, la place de la religion dans la société, le devenir de la femme, les droits de l'homme...etc). En termes plus compréhensibles, elle est plus portée à se livrer à une addiction excessive aux contingences du temps ou à «la dictature de l'immédiateté» pour reprendre à mon compte les termes fort pertinents du sociologue Stéphen Kerckhov que de faire catégoriquement rupture avec le virus de l'assistanat et du je m'en-foutisme qui ravage le fondement de toute éthique sociale. En conséquence, les ruminations végétatives l'emportent largement sur les prolégomènes philosophiques, les mimétismes littéralistes pilonnent les versions critiques, les discours fornicateurs étrillent sans cesse les opinions perspicaces. La démocratie est avant tout un acte politique, un engagement populaire et un investissement des intérêts individuels au profit de la nation tandis que la citoyenneté est le levain spirituel de la civilisation de la parole et du dialogue. Elle est également une fortification certaine de l'assise institutionnelle de l’État et une mise en branle inconditionnelle d'une série d'interrogations et de questionnements de la part de la plèbe et les bas-fonds de la société sur l'essence, les moyens et la finalité de l'existence d'une nation.

 

 

        Nul doute, la citoyenneté tue le dogmatisme des idéologies, elle tient tout autant de la maîtrise de soi que de son environnement immédiat, naturel, institutionnel et organique. Elle permet au citoyen de ne pas vivre aux crochets des pouvoirs tout aussi autoritaires qu'autocratiques mais elle le libère avec finesse des «chaînes de l'ignorance» en démythifiant et en démystifiant les rapports de domination sous quelque forme qu'ils se dessinent en faveur d' «une culture des lois»,hégémonique et encadrante. Il va de soi que suivant cette dynamique, l’État comme force transcendantale, supervisant l'architecture sociétale comme entité existentielle compacte et inter-relationnelle serait amené nolens volens à procéder à une conscientisation à grande échelle de ses nucléons basiques, à savoir (l'individu, la famille, la société). Conscientiser dans ce cas de figure ne signifie, en aucun cas, apprivoiser ni moins encore dompter la base sociale mais l'adoucir et surtout «l'humaniser»,de façon à extirper de ses entrailles toutes les arêtes qu'elle aurait pu ingurgiter inconsciemment et de manière moutonnière, l'effet de foule oblige. Ce qui l’a empêché, somme toute, de par le passé de progresser. Il est vrai que la nation change au fil du temps comme une personne change selon les âges de la vie mais il n'en reste moins qu'elle ait besoin d'une «compétence identitaire», de nature à la rendre malléable, à lui épargner les remous de l'histoire et les accidents de parcours «quand tu ne sais pas où tu vas, rappelle-toi d'où tu viens»dirait l'adage populaire. La flexibilité dans le mouvement, l'intégrabilité dans le réseau inter-étatique et l'entière souveraineté décisionnelle à l'intérieur, comme à l’extérieur des frontières du pays seraient de ce fait ses qualités-maîtresses et son patrimoine éthique. Autant dire, ses propres«armoiries nationales». Elles lui permettent, entre autres choses, l'entretien de son «entité réelle» (le style de gouvernance ainsi que les fondements de l’État..) et de son «identité substantielle» (culture, langues, religions et coutumes) avant, durant et après le changement bien sûr. Celui-ci ne serait aucunement perçu comme une menace, bien au contraire, il serait vu sous l'unique prisme d'un bain jouvence aux accents salvateurs. Dans cet esprit, la nation prend à cœur le bonheur de ses enfants en enrayant toute mollesse politique génératrice d'une inertie durable, ses dirigeants, assurément dopés par le soutien populaire, éviteraient les lectures en creux, les rapports parcellaires et les diagnostics biaisés sur le vrai quotidien de leurs compatriotes. Ce qui est, avouons-le bien, en mesure de taire toute querelle intestine et d'apaiser toute sorte de scission dans lesquelles pourraient, bien évidemment, s'engluer les élites politiques ainsi que les masses populaires à force de s’écarter de l'axe stratégique de «l'objectivité critique». Certes, le processus de maturation sociale fera grandement son œuvre s'il y a une sérieuse mise perspective de la citoyenneté mais il est tant d'épreuves aussi sensibles que salutaires que l'on serait forcé par les vicissitudes de la vie de subir afin de défricher et de sarcler la pépinière de la Cité. Moments extrêmement cruciaux où les responsables honnêtes devraient repérer les sujets clivants, se font fort de réduire l'écart qui les sépare du sous-sol social et dégaineraient une panoplie de mesures légales à caractère restructurant afin de procéder à des interventions chirurgicales très précises sur le corps sociétal en déliquescence. La sphère gouvernante et les structures gouvernées seraient par voie de conséquence un tout relié et inter-agissant qui va, le moment venu, assister la société durant sa période de maladie et surtout après son entrée en convalescence. L'écorce du système politique serait d'autant plus solide que les scléroses, les apories, les incohérences et les réflexions en pièces-détachées se transforment en un engrenage structuré de pensées socio-étatiques. On ne cherchera plus dorénavant «le passé d'une illusion» comme dirait François Furet mais l'avenir des évidences et des certitudes. Les temps nouveaux seraient à l'union des volontés où la citoyenneté accouche de l’honnête homme. Celui-là qui est curieux de découvrir son destin, celui de son peuple et de sa patrie. Cet homme-citoyen à part entière qui s’engage en son âme et conscience à rectifier «le sens historique» de l'épopée nationale à la manière nietzschéenne, à ajuster le cycle embrouillé de la civilisation moderne et à marcher côte à côte avec les idéaux de «l'humaine condition». Cet homme-là, trans-individuel par excellence, qui de surcroît, affrontera les périls auxquels est exposé son peuple «ce qui distingue la nation , ce n'est pas la race ni la langue. Les hommes sentent dans leur cœur qu'ils sont un même peuple lorsqu'ils ont une communauté d'idées d’intérêts, d'affection, de souvenirs et d'espérance […] La patrie, c'est ce qu'on aime» aurait remarquéFustel de Coulanges (1830-1889).

 

        C'est inévitablement dans cet axe analytique que l'on pourrait affirmer en dernier ressort que la société civile aurait la chance de jouer «son rôle de vigie»par rapport à la société politique en tissant telle une araignée un lien de fidélité créatrice avec les chromosomes ayant été l'origine de sa fécondation. Lequel lien est à même d'estomper, ne serait-ce que timidement au départ, les foyers de non-droits, les milieux gangrenés par la pègre des finances, les repaires de la débauche, et le marché de l'informel pistonné par les barons de la contrebande hiérarchisée au plus haut sommet de l’État. Ce qui permet par ailleurs de décimer l'hydre du fanatisme qui, guidé par l'odeur pestilentielle de l'argent-Roi et mal acquis, ressort sa tête de son antre en égrenant un chapelet de haines et de peurs pour dévorer les pans marginalisés de la société. La réalité est insupportable mais irrémédiable car une société qui ne s'assume pas et qui n'est pas en mesure d'assumer ses choix, son destin ainsi que ses orientations idéologico-politiques est condamnée à périr à petit feu dans le fourneau de la bêtise et de l'hésitation. Les conflits d’intérêts bassement matérialiste, les jacqueries de palais qui ne changent pratiquement rien à la constance nomenclaturale, les déchirures culturelles très avérées, les amalgames cultuels à tendance «politicogène», les crispations identitaires sur fond du chauvinisme nationaliste, ou la non-distinction entre droits et devoirs, les lésions institutionnelles (la non-séparation claire et précise entre le domaine législatif, réglementaire et judiciaire), la concentration excessive des pouvoirs en une seule main sont bien des pathologies cancéreuses qui se soigneraient efficacement par la démocratie citoyenne et populaire. Celle-ci est de prime abord un profond besoin de vivre à travers l'enracinement d'une fibre d'inventivité ingénieuse ainsi que l'éparpillement des semailles d'innovation culturelle dans le magma macro-sociétal. Elle est un effort tout aussi constant que perpétuel pour sortir de l'étape de«la préorganicité» et l'ornière des préjugés, du reste, propre aux pays du Tiers-Monde. L'Algérie est encore en ce stade particulier à ses premiers balbutiements sinon quasiment, saurait-on dire, dans «le starting-block» pour parler comme les athlètes. En fait, il se trouve qu'incontestablement, les deux vestales-jumelles de toute évolution sociale que sont: le savoir et la liberté sont coincées dans des réduits aussi ésotériques qu'inaccessibles à toute entreprise de réforme radicale. Encore faudrait-il le préciser, en vue de se libérer de toute dépendance maniaque, tout peuple souverain et conscient est appelé à se doter de l'arsenal de la science et de son versant intime: la culture. C'est ce que l'on appelle en termes très simples dans le jargon scientifique «la révolution de l'intelligence». Un pas de géant pour une vraie construction démocratique d'une Algérie savante, intelligente et ouverte. Une Algérie consciente, belle et rebelle telle qu'elle nous été laissée en héritage par nos vaillants ancêtres qui «n'ont fait que redoubler de férocité» comme aimerait à le répéter notre grand Kateb Yacine (1929-1989), à bien méditer.

 

 

                             Kamal Guerroua, universitaire

                      

                                  publié in le Quotidien, d'Oran le 31 mai 2012

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