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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 15:10

POUR UNE DEUXIÈME RÉPUBLIQUE ALGÉRIENNE

La problématique demeure la même, depuis l'Indépendance, face à l'absence de légitimité et au déficit chronique de démocratie : comment (ré)concilier les Algériens avec les impératifs de développement politique (l'exercice de la démocratie comme moyen politique à même de promouvoir la légitimité du pouvoir), le développement économique (impulser une politique efficace de l'investissement et rentabiliser le parc industriel existant, dans le cadre d'une économie de marché encadré, et par-dessus tout, remettre à flots l'Agriculture pour assurer la sécurité alimentaire), le développement social (l'émancipation des travailleurs avec la mise en place d'une législation sociale plus conforme), le développement culturel (renouveau linguistique et remise à flots des créateurs, dans l'ensemble des domaines artistiques) et la justice sociale conçue comme pierre d'angle de tout projet de société cohérent. Ainsi, la légitimité reposera sur la capacité du gouvernement à régler les problèmes des citoyens et à tolérer l'esprit critique (parfois caustique) de la presse, conçue comme moyen majeur de communication, au service de la société et non d'intérêts d'un régime, fût-il des plus progressistes.

La solution possible, c'est la participation effective des citoyens à la gestion de la cité. En un mot comme en cent : instaurer une démocratie qui ne soit pas l'exclusif de la minorité au pouvoir, éviter que les hautes hiérarchies de tous les appareils d'Etat ne continuent pas de se reconstituer en clans et réseaux dominants qui verrouillent, à chaque fois, le système, à seul dessein de servir leurs intérêts par une corruption endémique. En un mot comme en cent : des réformes sous-tendues par la Constitution conçue comme Loi fondamentale et non comme un fait de prince. Il est vrai que l'Algérie se révèle un véritable livre de sociologie à ciel ouvert, voire un immense divan à coeur ouvert. Il est vrai, également, que dans nos villes règne -outre une immense tristesse- une ambiance de sous-développement observable à l’œil nu : désœuvrement manifeste des jeunes, transport urbain des plus sommaires, immeubles vétustes à côté de constructions quasi-pharaoniques... D'où l'urgence de revoir les principes de cette doctrine et de réviser la pratique politique suivie, à ce jour. Ci-après quelques repères.

REMPLACER LA " LÉGITIMITÉ RÉVOLUTIONNAIRE " PAR LA COMPÉTENCE

Après l'expérience autogestionnaire de feu Ben Bella, le Conseil de la révolution institué par la proclamation du 19 juin 1965 avait entendu "rétablir la légitimité révolutionnaire" par la réorganisation de l'Etat avec maintien de l'option "irréversible" du socialisme. Cette proclamation de foi n'a pas résisté à l'épreuve des faits. Le violent réquisitoire établi par feu Boumediene a perdu de sa signification tant il s'avère que la pratique politique suivie par le Conseil de la révolution, conçu comme structure gouvernante, fut davantage la représentation des intérêts d'une caste (une oligarchie constituée par les "seigneurs de la guerre") que l'expression de l'intérêt national.

Après avoir rompu le cours de la légitimité constitutionnelle, établie par la Constitution de 1963, ce Conseil s'est prévalu de la "légitimité révolutionnaire" ayant abouti à l'institutionnalisation d'un pouvoir central avec hégémonie du président de la République, ministre de la Défense nationale, secrétaire général du FLN de fait et législateur par voie d'ordonnances. La personnalisation du pouvoir est reconstruite autour de cette "légitimité" préfigurant, ainsi, les effets nuisibles de la stratégie de développement suivie alors : endettement excessif entraînant une dépendance financière certaine avec un mal développement visible, tensions sociales à l'intérieur (grèves des ouvriers et des étudiants), économie grippée (l'Agriculture n'ayant pas eu les faveurs du régime et l'Industrie n'ayant pas subi les effets d'entraînement escomptés), marasme culturel et interrogations sur l'Histoire algérienne et l'Identité nationale évacuées sine die en permanence.

Aujourd'hui, tout au plus, pourrait-on plaider pour un pouvoir empreint d'autoritarisme. D'aucuns thuriféraires pourraient penser qu'il s'agit là d'un processus pragmatique ayant abouti à l'élaboration de la Charte nationale, analysée comme un programme de gouvernement et la promulgation d'une constitution, aux fins de légitimation.

Ainsi, la "légitimité constitutionnelle" aurait succédé à "légitimité révolutionnaire". Or, ces textes ont cristallisé l'unicité partisane comme pierre d'angle du système politique algérien, la Direction de l'Armée jouant un rôle politique majeur (les membres du Conseil de la révolution ont, tous, siégé ipso facto au Bureau politique du FLN).

Et la pratique politique et les diverses Constitutions algériennes consacrent le président de la République comme le véritable détenteur du pouvoir.

En apparence du moins. La participation démocratique des citoyens à la gestion des affaires publiques est réduite à la portion congrue. Nous sommes en présence d'un capitalisme d'Etat périphérique dirigé par une techno-bureaucratie civile et militaire où le chef de l'Etat est titulaire d'impressionnantes attributions. L'intronisation de feu Chadli Bendjedid, alors primus inter pares, par la direction de l'Armée et du FLN comme candidat unique à la présidence de la République, consacre la confusion des pouvoirs en vue de l'appropriation de la principale rente énergétique du pays par la haute hiérarchie du complexe militaro-bureaucratique constituée en technostructure gouvernante illégitime.

La situation n'a pas été, fondamentalement, modifiée nonobstant l'appel à feu Boudiaf dont le projet fut caractérisé par l'idée de restauration de l'autorité de l'Etat, de rupture radicale avec les hommes et les pratiques de l'ancien système, de prise en charge des problèmes sociaux les plus aigus et de l'espoir à redonner aux jeunes. Son thème de prédilection -la corruption- (qui lui coûta la vie ?) est clairement affiché. Feu Mostefa Lacheraf a pu dire de lui : "Les critiques envisagées dans le projet de Boudiaf ne pouvaient satisfaire ni le pouvoir succédant au grand disparu, ni les groupes politico-religieux" (El Watan" du 30/8/93). La situation n'a pas plus radicalement changé avec ses successeurs, les compétences nationales continuant à être marginalisées.

METTRE FIN AU POPULISME ET AU CULTE DE LA PERSONNALITÉ

Le populisme et le culte de la personnalité semblent être les caractéristiques dominantes du pouvoir algérien. Les bailleurs du pouvoir s'accommodent de l'état résiduel de la démocratie, en Algérie, alors que la corruption d'Etat s'étale, désormais, à ciel ouvert. Les élections qui s'y succèdent confortent, davantage, l'illégitimité du pouvoir. Ainsi, l'Algérie a continué, en vain, d'épuiser plusieurs régimes en vue de résoudre l'équation quasi-inamovible du pouvoir, les ressources politiques antérieures (le nationalisme et le populisme) ne suffisant plus pour pallier les carences en démocratie.

Que faire face aux défaillances du système productif : bureaucratisation à outrance, fort taux de chômage, austérité pesante, paupérisation englobant les couches moyennes de la société, clochardisation des cadres, inflation qui court après le marché informel de la devise, dessaisissement de l'Etat d'attributs économiques, sans contrepoids réel de contrôle de la sphère économique par celui-ci, gestion dominée par le phénomène de la corruption, du bazar et de la rente ? Comment in fine résoudre la question du pouvoir en Algérie, afin d'assurer une légitimité aux gouvernants et conférer une assise définitive et durable aux institutions et aux hommes et femmes qui les dirigent ? Comment s'inscrire dans la remise en cause de la pensée unique, la dépolitisation de l'Armée par sa professionnalisation, l'émergence de la société civile comme acteur de la vie publique du pays ? Comment faire usage de nouvelles règles constitutionnelles telles que la séparation des pouvoirs et le respect des droits de l'Homme et des libertés individuelles et publiques ?

Telle est la problématique, en vue de débarrasser l'Algérie de l'idéologie obsolète enrobée de "légitimité" pseudo-révolutionnaire, tant notre pays a été ,sévèrement malmené, par nos tyranneaux qui cultivent, à satiété, le culte de la personnalité et pratiquent, à foison, le populisme. Depuis les "événements" d'Octobre 88, l'Algérie est en quête d'une nouvelle légitimité par une recomposition du champ politique, caractérisé par un pluralisme politique jusque-là contrôlé, sur fond de paupérisation et d'extraversion du système économique. En vain, feu M'Hammed Yazid a pu plaider pour l' " élimination " du marché politique des gens de sa génération.

Par son caractère récidivant, cette situation s'apparente à du présidentialisme où le président de la République demeure, constitutionnellement, la clé de voûte des institutions politiques du pays. Nous sommes, toujours, face à un sous-développement politique chronique, par la grâce d'une gérontocratie qui use d'une rhétorique démesurée et affiche une attitude arrogante et un populisme à tout crin. En effet, le système politique algérien repose, toujours, sur un déséquilibre institutionnel établi au profit du président de la République, sans contrepoids réel, à savoir : un Parlement qui reflète un pluralisme politique authentique, une Magistrature indépendante, une Presse libre et une Société civile structurée. Cette déviation du régime présidentiel génère l'autoritarisme et l'arbitraire. Il est vrai que les Constitutions algériennes consacrent le président de la République comme chef réel du Gouvernement, chef suprême des Armées et de l'Administration. La pratique politique, depuis octobre 88, n'a pas modifié cette donnée puisque cette situation a perduré du fait de l'aménagement du pluralisme octroyé, suite à la période du monopartisme, en système de parti dominant.

REMETTRE EN CAUSE L’ETAT DE L'ETAT D'URGENCE

Pour rappel, l'Etat algérien a proclamé l'état de siège en juin 1991 et plus tard l'état d'urgence en 1992. C'est ainsi que, courant février 1992, l'état d'urgence a été reconduit, d'année en année. Question : l'état d'urgence peut-il se justifier par le gouvernement algérien ? Si risque il y avait alors, pouvait-il constituer, à lui seul, un péril imminent sur la Nation, sachant que par hypothèse l'Etat a les moyens légaux pour, éventuellement, y faire face, relativement, au maintien de l'ordre public ? Faut-il stopper le processus de démocratisation de la vie politique pour maîtriser la situation et déroger, ainsi, aux droits fondamentaux de l'Homme ? Il me semble que l'Etat dispose de la police et de l'armée, ainsi que de l'Administration et de la Justice (voire de la radio et de la télévision) pour maintenir l'ordre public, sans avoir recours, sine die, à l'état d'urgence et la mise en veilleuse des libertés.

De même, l'Etat dispose de moyens d'action légaux ; ainsi, la Constitution de 1989 (et les Constitutions subséquentes) attribue, suffisamment, de prérogatives au président de la République pour éviter tout péril imminent de la Nation. Il peut, entre autres, dissoudre l'Assemblée nationale élue et légiférer par voie d'ordonnances.

Durant l'état d'urgence, une donnée majeure et permanente : l'emprise du chef de l'Etat sur toutes les institutions. En ce sens, l'Algérie a construit une forme de césarisme comme sus-exposé qui a verrouillé tout droit à l'expression, à l'opposition. Feu Bendjedid, colonel successeur à la présidence et candidat unique du FLN, élu à plus de 99% des voix, a mis en place une forme de multipartisme ayant abouti, in fine, à un système de parti dominant, ainsi qu'à un libéralisme débridé ayant contribué à la constitution de fortunes diverses : financière, immobilière et foncière. Sans rupture déterminante (la Constitution de 1996 ayant eu, tout de même, le mérite de consacrer sur le texte l'alternance au pouvoir par la limitation des mandats présidentiels à deux quinquennats. La Constitution de 2008 a mis fin à la limitation de la durée des mandats présidentiels et à l'alternance au pouvoir préfigurant l'Etat de droit. Désormais, l'Algérie a vocation à devenir une monarchie avec à sa tête un autocrate confirmé par des élections aussi formelles qu'inutiles, avec l'assentiment de la grande muette.

CONGÉDIER L'OLIGARCHIE AU POUVOIR

Le système politique algérien, défini comme une oligarchie, laisse transparaître un pouvoir politique fondé sur la prééminence de quelques " décideurs " qui s'affirment comme des ploutocrates ayant érigé la corruption en mode de gouvernance. Dans ce contexte sont apparues, de plus en plus, des affaires politico-judiciaires : Banque commerciale et industrielle d'Algérie (BCIA), Affaire Khalifa, Sonatrach et tant de scandales financiers liés, tantôt au secteur des hydrocarbures comme principale valeur du pays, tantôt au secteur de l'immobilier et du foncier... Dans ce même contexte, le Trésor public est géré comme une tirelire personnelle selon les caprices des princes du moment et les principaux rouages de l'Etat (gouvernement, assemblée, armée, partis...) sont exclusivement aux mains de la gérontocratie.

QUE FAIRE ?

Réformer sérieusement et d'urgence le système politique algérien et mettre aux orties la pensée unique et l'idée de parti dominant, toujours en vogue, la quasi-absence de l'opposition sur la scène confirmant le déficit démocratique en Algérie.

Aussi, comme exposé supra, il faut avoir l'audace de s'engager dans la voie de la réforme du système politique pour redessiner le profil des institutions politiques algériennes et redéfinir les prérogatives de celles-ci, en vue d'asseoir un équilibre des pouvoirs. Dans cette perspective, il y a lieu de mettre un terme à un exécutif, inutilement bicéphale (la dyarchie Président de la République/Premier ministre) et de consacrer l'équilibre des pouvoirs afin d'éviter de s'enfermer dans un schéma d'autoritarisme caractérisé, ce faisant, procéder à l'institutionnalisation d'un réel contre-pouvoir au sein de l'Etat, permettre à la société civile de veiller aux droits de l'Homme et à la construction de l'Etat de droit et à la liberté d'expression (presse et culture, faire bénéficier le Parlement de prérogatives à même de lui permettre de contrôler, de façon efficiente, la politique du gouvernement, franchement dirigé par le président de la République, s'interroger légitimement sur l'existence d'une seconde chambre et permettre la mise en place de commissions d'enquêtes (par exemple concernant les affaires de corruption). En un mot comme en cent, mettre fin au système reposant sur les "décideurs politiques" qui demeurent des bailleurs de pouvoir.

A suivre

A. Koroghli

Réflexions sur la refondation de l'Algérie autour d'un projet politique et social  par Ammar Koroghli *
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Published by Blog kamal guerroua - dans Analyse
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7 octobre 2015 3 07 /10 /octobre /2015 15:07

(1ère partie)

CONSTITUTIONS, SYSTÈME POLITIQUE ET PROJET DE SOCIÉTÉ

Pour rappel, la République algérienne a connu autant de Constitutions que de présidents. Tous illégitimes et quasiment tous ayant accouché d'une Constitution. Une donnée majeure et permanente : l'emprise du chef de l'Etat sur toutes les institutions, titulaire d'impressionnants pouvoirs, alors qu'il a été promis au pays " un Etat sérieux et régi par une morale " (les scandales politico-financiers depuis ont achevé ce projet). Ainsi, à travers la Constitution de 1963, le président Ben Bella, civil appuyé par le FLN (alors parti unique), et la direction de l'Armée ont essayé le monocratisme partisan et l'autogestion pour quelques mois. Sans lendemain. Il fut déposé par un coup d'Etat en raison du culte de la personnalité.

Boumediène, colonel à la tête d'un Conseil de la Révolution, a tenté le " socialisme spécifique " ayant abouti en fait à un capitalisme d'Etat périphérique et à un système politique investi par la Direction de l'Armée. Une forme de césarisme militaro-bureaucratique qui a verrouillé tout droit à l'expression, à l'opposition et à la société civile. Au plan politique, des officiers supérieurs occupent (ont occupé) depuis des postes importants : président de la République, ministres, walis, PDG de sociétés nationales... La Constitution de 1976 -qui évoque six fonctions (et non pouvoirs)- fut sans doute davantage un moyen de tentative de légitimation du pouvoir alors en place qu'une ressource d'organisation des institutions et un renouvellement du personnel politique.

Avec la Constitution de 1989, le président Bendjedid, colonel successeur à la présidence et candidat unique du FLN élu à plus de 99% des voix, a fini par mettre, sous la pression de la rue et des ses pairs, une forme de multipartisme ayant abouti in fine à un système de parti dominant (devenue depuis une " alliance " à pensée unique) et à un libéralisme débridé ayant contribué à la constitution de fortunes diverses pour une minorité (financière, immobilière et foncière). Parmi les points nouveaux dans cette Constitution figurent la consécration du principe de la séparation du pouvoir et l'absence de référence à l'option socialiste. " Le droit de créer des associations à caractère politique est reconnu" et "la durée du mandat présidentiel est de cinq ans". Toutefois, cette Constitution fait l'impasse sur le nombre de mandats et du nombre des candidatures à la présidence de la République.

Sans rupture déterminante, la Constitution de 1996 a eu tout de même le mérite de consacrer sur le texte l'alternance au pouvoir par la limitation des mandats présidentiels (deux quinquennats suffisent). En ce sens, l'Histoire devra gré au président Liamine Zeroual d'avoir tenté d'inscrire ce principe essentiel à la démocratie. La Constitution de 2008, tout en confirmant le président de la République dans ses impressionnants pouvoirs, a effacé d'un trait de plume ce principe. Le président continue d'être le centre du pouvoir. Premier magistrat du pays, il nomme et démet le chef du gouvernement qui est responsable devant lui ; il légifère concurremment au Parlement par voie d'ordonnances pendant les périodes d'intersessions de l'Assemblée…

CONSTITUTION ET SYSTEME POLITIQUE

La stratocratie semble être la définition qui convient le mieux pour qualifier le système politique algérien (voire une oligarchie dès lors qu'on a affaire à un pouvoir politique fondé sur la prééminence de quelques personnes, " le cercle des décideurs "). Notre système politique a donc plus que jamais besoin d'être réaménagé. Ainsi, après avoir laissé présager une vie politique sous-tendue par le multipartisme - certes insuffisamment structuré -, l'élection présidentielle d'avril 1999 n'a pas permis de consacrer des traditions politiques durables en Algérie inspirées de la démocratie en tant que nouveau concept soumis à l'épreuve des faits. Depuis, le pouvoir demeure plus que jamais jaloux de son autoritarisme constitutionnalisé. Et pour cause, les principaux rouages de l'Etat (gouvernement, assemblée, armée, partis...) sont exclusivement aux mains de la gérontocratie ayant acquis de réels intérêts. Il s'agit là d'un affairisme d'Etat ; les affaires liées à la corruption révélées par la presse nationale le confirment. Feu Lacheraf a pu dire : "On s'obstine à relancer sur le marché politique les vieilles élites corrompues, usées et discréditées."

Pourquoi et comment réformer ? Pour mettre un terme au système politique dominé par l'institution de la présidence de la République et la direction de l'Armée, ainsi que par une pensée unique imposée jusqu'au 5 octobre 1988. Le système actuel s'apparente à un parti dominant (conglomérat à plusieurs actionnaires politiques). Face à la quasi absence de l'opposition sur la scène confirmant le déficit démocratique en Algérie, il faut avoir l'audace de s'engager dans la voie de la réforme de ce système pour redessiner le profil des institutions politiques algériennes et redéfinir les prérogatives de celles-ci en vue d'asseoir un équilibre des pouvoirs. Et non pas obéir à un quelconque réflexe de fait du prince miné par le culte de la personnalité.

Et comme je n'ai de cesse de le dire, depuis de nombreuses années à travers les colonnes de la presse nationale, il y a lieu de mettre un terme à un exécutif inutilement bicéphale. En effet, il est manifeste que de la Constitution de 1963 à celle de 2008, les prérogatives dévolues à la fonction présidentielle sont exorbitantes. Les pouvoirs législatif et judiciaire étant inféodés au pouvoir exécutif, il est nécessaire que le constituant procède à une répartition du pouvoir d'Etat entre les principaux acteurs politiques. Voilà pourquoi l'équilibre des pouvoirs est une nécessité vitale pour éviter de s'enfermer dans un schéma d'autoritarisme caractérisé et de mépris affiché à l'endroit des autres institutions et du personnel politique, judiciaire et administratif. Ce, d'autant plus qu'il y a irresponsabilité politique du chef de l'Etat. Ainsi, il y aura lieu de réfléchir à l'institutionnalisation d'un réel contre-pouvoir au sein de l'Etat pour permettre une émulation institutionnelle, synonyme d'une bonne santé de la gestion du pouvoir et de saines décisions démocratiques pour éviter au pays de sombrer dans l'immobilisme parlementaire et la dictature présidentielle. Pour le contre-pouvoir, le meilleur antidote ne peut être constitué que par des organisations non gouvernementales gérées par des personnalités issues de la société civile, en ce qui concerne la veille quant aux droits de l'homme, la construction de l'Etat de droit, l'alternance au pouvoir, la liberté d'expression (presse et culture)...

En ce sens, le Premier ministre (souvent désigné selon des critères de connivence politique, voire par compromis) n'est, somme toute, qu'un grand commis de l'Etat chargé d'une mission par le président de la République sans aucune volonté politique et prérogatives autonomes. Peut-il en être autrement, dès lors que les titulaires des principaux départements ministériels (Défense, Intérieur, Affaires étrangères, Economie, Justice) sont souvent des hommes liges du président de la République qu'il nomme pour leur allégeance à sa personne davantage qu'à une doctrine politique ? En la matière, la réforme serait purement et simplement de gommer l'institution du Premier ministère. Il me semble en effet qu'il y a une dyarchie inutile. La présence soutenue du président de la République lors des Conseils des ministres, en vue d'asseoir des décisions d'obédience nationale, démontre l'inutilité de cette institution que l'on peut juger inefficace.

En contrepartie, en qualité d'expression de la légitimité démocratique, le Parlement doit pouvoir bénéficier de prérogatives à même de lui permettre de contrôler de façon efficiente la politique du gouvernement franchement dirigé par le président de la République. Il s'agit-là d'un élément structurant de la vie politique et constitutionnelle du pays. Quant aux ministres, il y a lieu de les faire bénéficier d'une autonomie indépendante de la volonté présidentielle à même de leur permettre d'apprécier les solutions à apporter aux secteurs dont ils ont la charge ; ce, sous la vigilance du Président en sa qualité de véritable chef de l'Exécutif. Par ailleurs, on peut légitimement s'interroger sur l'existence d'une seconde chambre. Pourquoi un bicaméralisme là où une seule chambre n'arrive pas à exercer le peu de ses prérogatives constitutionnelles (la mise en place de commissions d'enquêtes par exemple alors que, selon la presse nationale, existent tant de scandales financiers).

Le constitutionnalisme algérien n'explique pas les tenants et aboutissants de l'institution du Sénat (Conseil de la nation) dont le tiers dit " présidentiel " est désigné par le président de la République. En effet, dès lors que les différentes tendances politiques, couches sociales ou catégories socio-économiques, régions du pays, âges et sexes, sont sérieusement représentées au sein de l'Assemblé nationale, il me semble légitime de s'interroger sur l'efficacité de l'institution d'une seconde chambre. Dans ces conditions, le monocamérisme devrait pouvoir suffire aux besoins du parlementarisme algérien qu'il serait inutile de doper par l'élection d'une chambre qui alourdit de toutes façons le fonctionnement normal du système politique pour une meilleure lisibilité et transparence de la vie politique du pays.

A cet égard, des Parlements régionaux seraient à même de pallier l'absence d'une seconde chambre. Ainsi, l'Algérie n'a pas cru devoir explorer la donne de la régionalisation en tant que forme organisationnelle intermédiaire entre l'Etat et les Collectivités locales. Ces Parlements devraient permettre une décentralisation et une déconcentration de certaines prérogatives dites de puissance publique entre les mains des représentants régionaux afin d'alléger l'Etat, en sa qualité de maître d'œuvre de la politique de la nation, de certaines tâches davantage techniques que politiques. Il y a donc lieu de réfléchir à la mise en place, dans un premier temps à titre expérimental, de régions avec assemblée régionale élue en tant que nouvelle entité politico-administrative.

Quoi qu'il en soit, l'Assemblée nationale devrait regrouper tous les partis connus sur la scène politique - toutes tendances confondues - aux lieu et place d'un savant dosage obéissant beaucoup plus à des considérations d'alliances qu'à une authentique carte politique issue du suffrage universel (souvent manipulé en sorte que l'essentiel du pouvoir reste concentré entre les mains des décideurs politiques en leur qualité de géniteurs du système). C'est sans doute là une réforme d'Etat d'avenir. Il est vrai que la vie politique et constitutionnelle actuelle du pays s'apparente, par son caractère récidivant, à du présidentialisme (dégénérescence du régime présidentiel) où le président de la République croit avoir droit de vie et de mort sur la nation. Dans cette perspective, il paraît évident qu'il existe en Algérie un déficit chronique en matière d'équilibre des pouvoirs, dans la mesure où ce présidentialisme (sorte de technologie constitutionnelle artisanale de pays encore rivés au sous-développement politique) ; ce, par la grâce d'une gérontocratie qui n'a de grand qu'une rhétorique démesurée et une attitude arrogante dont le populisme est le moindre mal.

CONSTITUTION ET PROJET DE SOCIÉTÉ

Le système politique algérien qui repose sur un déséquilibre institutionnel établi au profit du président de la République sans contrepoids réel (si ce n'est en coulisses par les "décideurs politiques" qui demeurent ses bailleurs de pouvoir) devrait évoluer vers un Parlement qui reflète un pluralisme politique authentique, une magistrature indépendante, une presse libre et une société civile structurée. En effet, pour prévenir des risques certains de l'autoritarisme et de l'arbitraire, les éléments que j'ai évoqués constituent le meilleur rempart afin de tempérer les abus d'un Exécutif envahissant. Il est vrai, à cet égard, que la société civile a été longtemps privée de son droit légitime à l'expression sous toutes ses formes, alors même qu'elle constitue par essence le vivier naturel pourvoyeur du personnel politique à même de décider du devenir de l'Algérie.

Principal acteur de la vie politique, la direction de l'armée - alors Conseil de la révolution - a conçu l'Etat en lui assignant un rôle majeur comme principal entrepreneur, banquier, employeur... Dans cette perspective, elle s'est constituée en structure gouvernante en s'attribuant des postes-clés dans l'ensemble des rouages du pouvoir d'Etat, se transformant en caste dominante sur l'échiquier et agissant tantôt de façon autonome (Conseil de la révolution), tantôt sous le couvert d'une personnalité cooptée issue de ses rangs (cas des présidents algériens depuis la succession de feu Boumediène, hors le cas de Boudiaf). Le ministère de la Défense nationale se révèle d'une importance capitale pour qui veut dominer l'échiquier politique longtemps assujetti à la pensée unique. Il reste ainsi évident que pour promouvoir davantage le concept de démocratie, les tenants du pouvoir gagneraient à réaménager cette institution qui demeure incontournable dans la vie politique algérienne. La réforme devrait consister en une professionnalisation en sorte que cette institution, nécessaire à la Défense nationale, puisse se consacrer avec sa haute hiérarchie à cette tâche dévolue au demeurant par la Loi fondamentale du pays. Et qui est loin d'être une sinécure (les cendres d'In Amenas sont encore chaudes)…

Depuis longtemps, la question se pose de savoir comment la pensée politique algérienne va s'intégrer dans une autre logique ? En l'espèce, celle inaugurée par les orientations d'économie de marché et l'importance accordée de plus en plus au secteur privé dans l'ensemble des domaines, avec de nouvelles perspectives d'ordre politico-institutionnel suite à la remise en cause du parti unique (et davantage la pensée unique), la professionnalisation de l'armée, l'émergence de la société civile comme acteur de la vie publique du pays... et d'ordre technico-juridique, notamment l'utilisation d'autres règles constitutionnelles telles que la séparation des pouvoirs et le respect des droits de l'homme et des libertés individuelles et publiques dont celle d'expression, primordiale d'entre toutes. Les douloureux " événements " d'octobre 1988 ont pourtant donné aux tenants des réformes l'occasion de démocratiser la vie publique dont les citoyens auraient été les acteurs conscients ayant le libre choix de leurs gouvernants à travers la constitutionnalisation du multipartisme. La société civile - comme l'a montré " le printemps arabe "- doit devenir l'acteur principal de la vie politique car détentrice de la souveraineté qu'elle délègue à ses représentants élus : président de la République, parlementaires, maires.

C'est sans doute là que réside la réponse à la fin de la " crise " que vit le pays qui subit un pouvoir en mal permanent de légitimité. Il devient en effet évident que les ressources politiques antérieures (le nationalisme et le populisme aux lieu et place du patriotisme et du débat contradictoire) ne suffisent plus face aux défaillances d'un système productif d'une bureaucratisation à outrance faisant le lit de la corruption à grande échelle (y compris au sommet de l'Etat), d'un fort taux de chômage de la jeunesse, d'une austérité pesante même à l'heure de " l'aisance financière ", d'une paupérisation englobant les couches moyennes de la société, d'une clochardisation des cadres - y compris au prix de leur injuste incarcération -, d'une inflation qui court après le marché informel de la devise et autres produits de l'importation, d'un dessaisissement de l'Etat d'attributs économiques sans contrepoids réel de contrôle de la sphère économique par celui-ci...

Dans ces conditions, pour permettre l'effectivité de la légitimation du pouvoir avec à la clé un véritable projet de société d'où découlera un programme économique et une politique culturelle et de communication efficiente, toute révision constitutionnelle (voire plutôt nouvelle et durable Constitution) se doit d'être convaincante par des arguments pertinents. Outre la limitation du nombre des mandats présidentiels -que les tenants du pouvoir ignorent superbement- avec pluralité de candidats représentant les tendances de la carte politique du pays et non les serviteurs du système, il y aura lieu d'inclure la responsabilisation du chef de l'Etat et celle efficiente du gouvernement devant l'Assemblée. Si l'Algérie opte pour un régime parlementaire, le gouvernement aura à sa tête un Premier ministre désigné par le président de la République au vu de la majorité effectivement élue.

Bien entendu, cette option ne devra pas occulter la réflexion sur l'utilité de la dyarchie au sommet et sur le bicaméralisme comme exposé supra. Car l'autre option demeure, à savoir adapter le régime présidentiel où le chef de l'Etat conserve cette prérogative, c'est-à-dire celle d'être la seule tête de l'Exécutif avec élection (et non désignation) d'un vice-président (auquel pourraient être confiées certaines missions, mais également pour pallier les cas de vacance de pouvoir, en cas de maladie notamment) et délégation de pouvoir assez élargie pour les membres du gouvernement responsables devant les élus du peuple siégeant au Parlement. Ce sera un choix assumé pour rompre avec le présidentialisme en vogue en Algérie.

Ainsi, pourra être réalisé un contrôle de la politique de l'Exécutif, donc celle du chef de l'Etat ès qualité de premier responsable de la vie politique du pays. Ce, car il bénéficie de pouvoirs importants : il est le chef suprême de toutes les forces armées de la République (ministre de la Défense nationale) ; il nomme le chef du gouvernement ; il pourvoit à tous les postes civils et militaires... Il dispose donc de tous les postes pourvus à ce jour par une élite faisant partie de la nomenklatura davantage que de la société civile militant dans des partis politiques, des syndicats, des ONG et des associations. Il est vrai qu'au regard des dispositions constitutionnelles actuelles, sa responsabilité n'est à aucun moment mise en cause si ce n'est à travers le Premier ministre qu'il nomme et destitue comme il le ferait avec un quelconque haut fonctionnaire. Et surtout, le président de la République conserve l'initiative de la loi concurremment au Parlement, donc pouvant court-circuiter celui-ci en légiférant par voie d'ordonnances qui devrait garder son caractère d'exception.

Et dans l'édifice constitutionnel, si les partis politiques ne sont pas considérés comme en faisant partie, ils demeurent des éléments nécessaires à la vie politique. A cet égard, le multipartisme doit-il signifier une myriade de formations ? Il me semble que, compte tenu de l'orientation à insuffler au système politique (qui pourrait inaugurer l'ère d'une deuxième République), la réforme en la matière serait une solution qui pourrait aboutir soit à un bipartisme suite à la fédération de diverses tendances politiques (selon un schéma classique : parlementaire comme c'est le cas de la Grande-Bretagne avec les conservateurs et les travaillistes ou présidentiel avec les républicains et les démocrates, comme c'est le cas aux Etats-Unis) ou à un multipartisme (selon un autre schéma : régime qualifié de " semi- parlementaire " ou " semi-présidentiel " où l'essentiel du pouvoir demeure aux mains du seul président de la République dont le Premier ministre apparaît souvent comme un tampon entre lui et les autres institutions (principalement le Parlement) et comme un fusible pratique lors de mécontentements réitérés de la population.

Dans cette perspective, l'aspiration à la démocratie, conçue comme moyen de résolution de la question du pouvoir autrement que par la violence, ne peut tolérer longtemps l'étouffement des libertés publiques et du droit à l'expression par l'incarcération des journalistes et la marginalisation des hommes de pensée et de culture (comme on l'observe régulièrement dans notre continent africain) avec, comme corollaire, l'existence de forces politiques autonomes (partis politiques, syndicats, ONG, associations) ayant leurs propres canaux de communication avec les citoyens (la télévision algérienne ayant vocation à être un véritable service public ouvert à tous et à toute forme de communication, y compris celle parfois impertinente). Ce faisant, le système politique doit être réaménagé en profondeur si l'on veut éviter d'autres explosions populaires qui demeurent le seul mode d'expression du mécontentement. Car à force d'étouffer les révolutions pacifiques, la violence risque de s'installer durablement comme elle l'a été dans un passé récent.

Et avec elle, l'autre violence : la corruption dont les tenants ne se cachent plus pour vivre de façon ostentatoire (nouvelles féodalités politiques et économiques) et les différenciations socio-économiques flagrantes dues principalement à une répartition inéquitable du revenu national, qui engendrent maintes frustrations, singulièrement du point de vue du logement et de l'emploi. L'originalité serait donc l'assimilation critique des notions de la modernité, de la démocratie, des droits de l'homme de la femme et de l'enfant, de l'alternance politique, de la liberté d'expression, du débat démocratique contradictoire et du respect de l'opinion de l'autre ; d'où l'urgence pédagogique qui consiste à permettre aux citoyens de se gouverner plutôt que d'être gouvernés, au moins à partir d'un choix facilité par le suffrage organisé de façon crédible, durable et honnête.

A suivre

A. Koroghli

Ici, Jardin d'essai (Hamma)

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 13:15

C’est avec étonnement que je viens de lire dans le quotidien national, El Watan, une mise en garde de M. Sid-Ahmed Ghozali, à propos du risque d’effondrement de l’Algérie. Si le culot existait, il est réincarné dans cette déclaration. C’est comme si la famille Krupp réagissait, un demi-siècle plus tard, au danger que font courir les totalitarismes armés, après avoir contribué à l’essor d’Hitler. C’est tout simplement stupéfiant !

Les plus jeunes ne pourront jamais imaginer les sommets qu’avait atteints le personnage, lors de la grande expansion de la rente pétrolière. Aucun nom n’était aussi connu dans les milieux industriels que celui de Sid-Ahmed Ghozali qu’on osait à peine chuchoter tant il était redoutable de son prestige et de la crainte qu’il suscitait.

Mais remettons l’histoire en bon ordre d’interprétation. Sid-Ahmed Ghozali, doté d’une excellente formation, certainement d’une grande éducation et d’un rapport humain assez chaleureux, n’en était pas moins une des grandes figures de la plus criminelle des époques du régime militaire algérien. Il est présenté comme un «grand commis de l’état» et rajoute, de lui-même, "un harki de l’Etat". Je rajouterai personnellement à ce concours de bons mots «un mercenaire du régime militaire».

Il n’est pas un mercenaire comme l’image véhiculée dans la mémoire collective, celui du barbouze grossier et sans scrupule. Non, Monsieur Ghozali n’a jamais assassiné personne ni participé, de près ou de loin, aux sanglantes répressions du régime militaire. Il occupait un poste en col blanc et contribuait à la grande économie pétrolière, de son talent et de ses rencontres avec ce qu’il y avait de plus important en personnalités mondiales, politiques et industrielles.

Sid-Ahmed Ghozali était le gendre parfait, poli, admiré et dont la puissance était ressentie comme immense en engendrant respect et flagornerie. Si, maintenant, la jeune génération algérienne côtoie tous les jours la puissance de l’argent des hommes d’affaires, elle est à mille lieux de réaliser ce que fut le maître de l’empire gigantesque de la Sonatrach, à cette époque. Celui qui en était à sa tête était fantasmé, courtisé et respecté (comme on peut l’être lorsqu’on a peur) comme rarement le fut un personnage économique.

Il oublie facilement ce que notre mémoire ne peut effacer. Sid-Ahmed Ghozali n’a jamais eu le moindre scrupule de servir, au plus haut sommet de l’économie pétrolière, un régime qui n’a cessé d’assassiner et de broyer la population. Jamais il ne s’est senti mal à l’aise d’être l’instrument d’un dictateur dont il doit la nomination et le maintien pendant de si longues années. Il n’a jamais entendu les cris de souffrance de ceux qu’on mutilait dans les prisons atroces de la sécurité militaire. Il n’a jamais entendu parler des assassinats politiques, de la corruption et du musèlement des consciences. Monsieur Ghozali avait les mains propres, il dirigeait l’économie pétrolière, lui, pas les caves des tortionnaires. Son rôle de grand patron était d’amasser la richesse pétrolière, sans jamais se poser de questions.

Bien entendu que les débuts de sa carrière correspondaient à une extraordinaire croyance collective de contribution à la richesse nationale, celle qui permet l’ouverture d’écoles, de bâtir des hôpitaux et de créer des infrastructures dont la nation rêvait. Cela n’est pas à mettre en doute, il était à sa bonne place.

Mais le grand patron de la Sonatrach ne pouvait ignorer la dérive sanglante et brutale du régime. Le niveau de formation et l’intelligence qui est la sienne ne pouvaient ignorer que son rôle était de financer une dictature qui commençait, déjà à l’époque, de nourrir une gigantesque corruption, bâtie sur la terreur et le sang. Et s’il l’ignorait, il était bien le seul.

Mais ce n’est pas au début, tout à fait légitime et mérité pour cet homme de talent, que la complicité de crime est avérée. L’accusation prend forme pour les périodes ultérieures puisqu’il n’a jamais semblé être perturbé par la sale besogne (indirecte) de sa fonction. Par exemple, il ne s’est jamais fait à l’idée qu’un autre que lui pouvait revendiquer des compétences de ce niveau et n’a jamais été surpris d’une fonction presqu’à vie, solidement garantie par un régime militaire. Pourtant, de vraies compétences existaient dans le pays, souvent d’une solidité bien plus affirmée, car plus récentes. Au contraire, il en a rajouté, comme une drogue sans laquelle on ne peut survivre.

Errare humanum est, perseverare diabolicum, c’est donc dans la perpétuation de la faute que se trouve le crime. Fort de sa réputation et, comme tous ceux qui ont goûté à l’ivresse des sommets, le voila reconverti dans la politique à un moment où des fortunes plus connues par la jeunesse algérienne ont commencé à apparaître, sans que le régime brutal ne disparaisse. Si dans la première période, il pourra toujours tromper son auditoire en affirmant son extériorité à la dictature, ce sera impossible pour la seconde partie de sa vie publique.

La dernière fois que j’ai entendu parler de Sid-Ahmed Ghozali, c’était dans un tribunal où il était "témoin de moralité" au procès du général Nezzar. Et ce Monsieur vient aujourd’hui nous informer que l’Algérie s’effondre…

A quand la veuve du colonel Boumédiene de venir nous annoncer que l’Algérie va dans le gouffre ?

S.L Boumédiene

Sid Ahmed Ghozali, ex-Premier ministre algérien.

Sid Ahmed Ghozali, ex-Premier ministre algérien.

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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 13:08
La corruption est un phénomène endémique en Algérie.

La corruption est un phénomène endémique en Algérie.

Un peuple de moutons fini par engendrer un gouvernement de loups disait Agatha Christie. Donc, il ne suffit pas de passer son temps à accabler l’équipe au pouvoir pour espérer un changement quelconque.

Il faut savoir faire son autocritique. Ceux qui gouvernent en général et plus particulièrement dans l’évolution du parcours historico-politique de l’Algérie, ne sont qu’un maillon d’un système. Gouvernants et gouvernés baignent dans un ordre établi où chacun trouve son compte. Ce n’est pas la politique qui transforme un responsable en voleur mais c’est le vote des citoyens apathiques qui convertit un voleur en politicien. Depuis pratiquement la mort du feu président Boumediene qui a pris le pouvoir par la force, tous ceux qui lui sont succédés ont été placé avec une condition de ne pas perturber cet ordre établi. Le seul qui a tenté de s’en écarter, il a été immédiatement assassiné. Le système tel qu’il a été instauré après la réorientation de la démarche du développement de l’économie nationale n’a désormais pas réussi à développer une idéologie. Mais pour reproduire et entretenir cet assemblage, il tente de semer le trouble au sein de la société Algérienne car il ne peut perdurer que dans l’opacité et le désordre. Les actions que mènent les pouvoirs publics pour éradiquer le marché informel et nettoyer les villes et les villages du pays, ont dérangé les barons de l’import/export qui les utilisent comme étalage pour leur bric-à-brac. Un des ministres de la justice, garde des seaux a qualifié il n’y a pas si longtemps, les larmes aux yeux la corruption en Algérie de "métastasique et qui risque de gangrener le tissu social, de dénaturer l’effort d’édification de l’Etat de droit …" (voir le discours que Monsieur Mohamed Charifi a prononcé le 16 septembre 2012 lors de l’ouverture de la session ordinaire du conseil supérieur de la magistrature). Comment est cimenté et entretenu cet affairisme ? Par quel moyen le système diffuse une bonne image à l’extérieur ? Pourquoi et comment en est-on arrivé là ?

1- Le système diffuse un modèle parfait de démocratie

Début septembre à l’ouverture de la session d’automne de l’assemblée nationale, l’intervention du député Missoum Tahar devait enflammer les réseaux sociaux. L’intéressé a vidé son cœur en accablant le ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Il l’a carrément traité d’accéder au rang doctoral sans passer par le baccalauréat. Il a donné publiquement le prix d’une chambre à l’hôtel Essafir dans lequel il séjourne en comparaison à une place dans un hammam qu’occuperait un enseignant chercheur, preuve à l’appui. Il est allé loin en accusant l’administration des œuvres universitaires de travailler en connivence avec le transporteur des étudiants attitré Taghrout. Mais enfin de compte, tout le monde est sorti de la séance en riant non seulement comme si rien ne s’était passé mais encore aucune considération pour les citoyens qui ont écouté tout cela avec amertume. En plus, le président de séance, Larbi Ould Khellifa devait intervenir pour l’interrompre sinon il avait d’ autres dénonciations à faire. Le journal El Khebar rapporte la déclaration du député Noureddine Belmeddah qui avait dénoncé un scandale dans le milieu des affaires religieuses. Plusieurs fois d’autres vidéos de la même sorte ont envahie facebook comme si tout cela est fait exprès : et il l’est. Pour un étranger qui vient pour la première fois en Algérie ou s’y intéresse à sa politique en voyant ce genre d’intervention et en parcourant les titres de la presse quotidienne et les contributions des intellectuelles, il conclura que l’Algérie est l’image parfaite d’une démocratie digne d’un pays occidental et loin de celui Arabe ou Africain.

C’est justement l’image qui arrange et tranquillise le système peu importe ce que disent les gens pourvu qu’ils reflètent une réputation démocratique. Le ministre de l’industrie qui utilise le forum public pour accuser le patron de cevital. Ceci reste un débat médiatique sans que la justice ne s’y inquiète outre mesure pour des faits aussi graves. L’opposition quant à elle manque de crédibilité car pour la majorité d’entre eux, ils viennent de ce système mais pour assouvir une vengeance personnelle parce qu’on y a été écarté ou par une forte ambition d’accéder au pouvoir, leur messages aux citoyens n’arrivent pas. La crise économique Européenne et par extension celle des Etats Unis, poussent certaines grandes compagnies à rechercher un plan de charge dans les pays à fond souverain important et dont leur économie reste fortement dépendante de l’extérieur. Par l’entremise de leurs agents sur place ou établis à l’étranger créent la pagaille pour s’emparer des marchés juteux en arrosant ces mêmes agents. Sinon comment expliquer que de nombreuses capitales et notamment celles européennes ont plus paniqué à la rumeur du décès du président que les Algériens eux-mêmes. Dans ce cas précis, le trouble permet de s’éloigner des vraies questions. On sait qu’actuellement Sonatrach panique de ne pas pouvoir respecter ses engagements à cause du retard qu’elle accuse dans son programme de forage qui rentre dans le plan moyen terme (PMT) 2012-2016 et, ce parce que tous les appels d’offre qu’elle a lancé sont soit infructueux soit annulés. Cette panique pousse indirectement pour renouer avec le gré à gré afin dans la confusion d’éviter les bonnes questions comme celles du désinvestissement et de la déstructuration de l’ENTP et l’ENAFOR qui sont filialisées au groupe et qui ont une expertise avérée dans ce domaine pour laisser Sonatrach tendre la main vers des entreprises étrangères parfois nouvellement venues dans cette activité. Comment se fait-il que les entreprises haddad/Kouninef et Cevital s’intéressent-elles au forage ?quelle expertise ont-elles, on sait que cette activité est particulièrement capitalistique, d’où ont-elles ramené les capitaux ? comment se fait-il que les entreprises américaines bénéficient de toutes les facilités pour exploiter le gaz de schiste alors que le pays regorge de gaz conventionnel etc.

2- Pourquoi les Algériens sont devenus amorphes ?

Il faut souligner que même si la réputation de l’Algérie comme étant le «le grenier de Rome» est contestée par certains spécialistes algériens qui la considèrent comme une blague de mauvais goût de la France, les intentions ou les invasions ont toujours eu pour origine un intérêt agricole de la plateforme algérienne bien avant le tracé des frontières nord africaines. En plus le coup de l’éventail porté le 29 avril 1827par le dey d'Alger (le gouverneur ottoman de la région), Hussein ben Hassan au consul français, Pierre Deval avait pour origine un contentieux agricole à l’avantage des algériens qui n’avaient pas perçu le paiement de la dette qu’ils avaient sur les français. En effet, ils fournissaient du blé et des céréales pour l’armée française lors de la compagne de Napoléon contre l’Egypte. D’ailleurs le gouvernement français exploita cet évènement pour aller à la conquête de l'ensemble de l'Algérie au cours des trois années qui suivirent, et il resta pendant près de130 ans. Propriétaire ou khammès, l’algérien se débrouillait pour fournir du blé et des céréales de qualité pour toute la rive de la méditerranée. Les exemples ci-après vont non seulement étayer ses performances paysannes mais démontrer l’avantage comparatif que lui donnait ce statut.

En 1928, lorsque le blé et les céréales se comptaient en quintaux et non en tonne comme c’est le cas aujourd’hui, l’Algérie fournissait à la métropole et ailleurs tout en mangeant à sa faim plus de 3 millions de quintaux. Elle en consacre fin 2014 prés de 10 milliards de dollars pour la facture alimentaire. Jusqu’à quelques années après l’indépendance, le blé dur de la plaine de Magra prés de Sétif se troquait avec les Italiens à 1 quintal contre 5 de blé italien tendre. Ce même paysan a réussi d’entretenir des orangers de grande qualité notamment à Boufarik. Les régions côtières ont fournie avec son aide de meilleures vignes qui ont donné le vin de "Sidi Brahim" qui s’offrait dans les grandes occasions en Europe. Les dattes de «Deklet Nor» ont été primées pendant plusieurs décennies en France. Bien après l’indépendance, début des années 1980,la Sonatrach a envoyé des équipe et son appareil SH 183 pour forer en kiswahili Chole Shamba qui est une île dite de la mafia située dans l'océan Indien et faisant partie de l'archipel de Zanzibar de la Tanzanie. Les conditions y sont extrêmement dures (présence d’animaux très dangereux, pluie toute l’année, malaria etc.) et pourtant, ces équipes ont donné des performances meilleures que celles des américaines. Les jeunes algériens réussissent leur start up à Silicone valley et en Europe mais échouent dans leur propre pays. Pourtant les dispositifs d’aide aux jeunes porteurs d’idées n’en manquent pas selon le discours officiels bien entendu. Pourquoi l’algérien se sent mieux et devient plus dynamique dès qu’il quitte l’environnement natal ? Les psychologues industriels ont montré que l’homme pour produire et créer d’une manière rentable, il faut qu’il soit heureux. Alors, l’algérien pour arriver à une aussi médiocre productivité serait-il frustré voire pas bien dans sa peau et pourquoi ? Si tel est le cas, on serait amener à dire que les objectifs de l’indépendance qui visaient de le libérer du joug colonial pour l’épanouir ne seraient malheureusement pas atteints. Que s’est-il passé ? Examinons la série de frustration dont il a fait l’objet.

3- Première frustration de 1962 à mi-1965

Cette période a été caractérisée par le départ massif des colons et la vacance des moyens de production. On l’avait baptisé, période de réorganisation de l’économie nationale. Pour passer cette étape, la population Algérienne a dû consentir d’énormes efforts jusqu’à mettre leur économie voire même leur bijoux de famille dans une caisse dite de solidarité pour permettre au rouage économique de tourner. Qui en a profité ? Qu’est devenue cette caisse de solidarité ? Aucune réponse n’a pu être donnée d’où une première frustration mais la population a gardé espoir imputant cela à une crise de démarrage logique. Il est apparu durant cette période une relation intime entre la masse populaire et l'Etat considéré comme seul protecteur des moyens de production communs. Face à des différentes difficultés rencontrées par les entreprises autogérées, nombreux sont les travailleurs qui souhaitaient leur passage sous le contrôle de l’Etat.

4- Deuxième frustration

La période d’industrialisation allant des années 65 à la mort de Boumediene est apparue avec une idée fortement mobilisatrice. L’initiateur balaie tout et disait "Vous avez réussi à obtenir votre indépendance politique, il vous faut maintenant une autre bataille pour celle économique". La population est séduite par ce discours qui parait à priori logique. Elle serre la ceinture, retrousse ses manches et entame un combat qui s’est avérée après presque deux décennies vain. Donc, elle subira une deuxième frustration et pas des moindres mais il lui reste quand même un peu d’énergie. Les spécialistes ont décrit les dégâts culturels durant cette période comme irrémédiables lisons ce que dit El Kenz «l’industrialisation n’est jamais uniquement une affaire technique et économique. C’est aussi un vaste mouvement de transformation culturelle du fait de son caractère massif et accéléré. L’industrialisation prend en Algérie la forme d’une destruction rapide systématique d’une culture et l’imposition d’une autre culture et il serait peut être pas exagéré de parler de véritable viol culturel»

5- Troisième frustration

A la mort de Boumediene, des technocrates s’emparent du pouvoir pour dire d’une manière très succincte : "Tout ce qui a été fait jusqu’à la fin des années 70 relève de l’erreur, car il a été assigné aux principaux instruments économiques des objectifs politiques ceci est antinomique avec la rentabilité". Une restructuration organique et financière tous azimuts s’est opérée pour en définitive mettre à terre toutes les potentialités économiques pour rendre encore une fois vains tous les efforts entrepris. C’est durant cette période que s’est instauré le partage de la rente pétrolière et l’apparition de nouveaux riches et des dysfonctionnements sociaux pour la première fois en Algérie. L’éclatement d’octobre 88, n’est que cette goutte qui a fait déborder le vase de la 3ème frustration

6- La frustration fatale

Après les espoirs suscités par les soulèvements d’octobre 88, On empruntera un raccourci pour énoncer en vrac les maux sociaux : conflits sociaux, dislocation de la société, transition politique et économique, désengagement lâche de l’Etat vis-à-vis du citoyen et des acquis économiques, fort développement des dysfonctionnements sociaux (gabegie, terrorisme, corruption etc.) qui n’ont fait que renforcer les inégalités et la misère sociales. Cette situation raccourcie à l’extrême, a fait que l’appareil économique est resté à terre et n’arrive même pas à décoller. La population qui devrait contribuer à pousser cet appareil est à elle-même à terre. Elle vient de subir une quatrième frustration fatale et qui cette fois- ci paralysera ses membres. Globalement le système pédale à vide et ne génère aucun travail productif que de la parlotte. Résultat ? Forte dépendance de l’économie nationale de l’extérieur. Toutes les richesses en milliards de dollars dont se gargarisent les dirigeants en place ne sont que le résultat de l’augmentation du prix du baril de pétrole. La croissance économique en Algérie est du type extensif et ne s’appuie sur aucune créativité ou effort humain. Le champ politique est verrouillé et monopolisé par un seul parti puisque les autres membres de la coalition ne sont que des satellites. Le RND et le MSP sont des tendances de l’ancien FLN. En fait il n’y a aucun changement à ce niveau depuis 1962.La misère progresse et s’installe et fait grossir les couches défavorisées. La population qui la compose sent l’odeur mais ne voie pas venir la viande. Plus de 180 milliards de dollars et autant de réserves en or mais très peu en bénéficie. Les artifices de la débrouillardise règnent à travers l’informel et la politique de tag al men tag s’y instaure.

7- Conclusion

Cette série de frustrations a sonné, dérouté puis complètement écarté de ses références ancestrales l’Algérien moyen. Il ne partage pratiquement plus de valeurs communes à part celles religieuses avec la société et donc rien ne le motive pour travailler. Il est devenu narcissique et désintéressé du corps social. Le chamboulement de l’échelle de valeur lui a fait perdre le sens de la mesure. Il ne voit aucun lien entre le travail et la rémunération. Il veut gagner vite et beaucoup en peu de temps et donc plus il reçoit plus il en demande et rompe ainsi le dialogue social. Alors ! Comment espérer le voir productif avec un tel comportement de toute évidence acquis ? L’artifice de Tag al men tag et celui de la débrouille ont cimenté encore plus l’ordre établi par le processus d’encanaillement qui consiste à faire d’un responsable un atome social autour duquel gravitent des bouches ouvertes qui peuvent tuer pour faire durer le système. Donc ceux qui prônent un changement par le bas, peuvent attendre longtemps car même ce bas est pourri par cet entortillage.

R. Reghis

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21 septembre 2015 1 21 /09 /septembre /2015 12:57

Le dinar en tant que monnaie nationale est, comme toute autre monnaie, à la base des activités économiques et sociales. Son évolution concerne chaque citoyen et le préoccupe lorsque des difficultés pointent à l’horizon.

Les risques auxquels est confrontée l’économie de notre pays à la suite de la chute du prix du pétrole soulèvent, à juste titre, des inquiétudes sur le sort du dinar. La présente contribution est une participation à l’échange de points de vue qui s’est déroulé, ces derniers temps, sur cette question. Elle abordera les variations qu’a subies la valeur du dinar et celles susceptibles d’intervenir du fait des développements en cours qui vont affecter l’économie nationale.

Lors de la création du dinar en 1964, sa valeur a été fixée à un poids d’or de 180 milligrammes. En même temps, il avait été précisé que sa valeur équivalait à celle du franc français de l’époque et qu’un dollar valait 4,93 dinars. Par la suite, la référence à l’or a été abandonnée du fait que l’or ne servait plus d’étalon pour les monnaies.

Par rapport aux principales devises, la valeur du dinar a beaucoup changé compte tenu de l’évolution qu’a connue notre économie. Il faut préciser que la valeur du dinar n’est pas garantie par le stock d’or qui est au niveau de la Banque centrale ni par les avoirs en devises (réserves de change) qu’elle détient. Sa valeur dépend en principe de l’état de l’économie et de la manière dont elle fonctionne.

Le dinar est fort si l’économie est solide, prospère et bien gérée ; il est faible si l’économie stagne, périclite et est mal gérée. En fait, différents facteurs, dont certains sont complexes, influencent la valeur de la monnaie. La Banque centrale, à laquelle a été confiée l’émission monétaire, par délégation de l’Etat, a pour mission principale de «veiller à la stabilité des prix en tant qu’objectif de la politique monétaire». Son rôle est par conséquent de veiller, à travers la stabilité des prix, à la stabilité de la valeur du dinar, à la fois sur les plans interne et externe.

A cet effet, la Banque d’Algérie fait de sorte que l’émission et la circulation monétaires répondent de manière plus ou moins appropriée aux besoins de l’économie, sans excès ni déficit, en utilisant différents instruments. Habituellement, ce sont les crédits à l’économie qui sont en grande partie à l’origine de la création monétaire. La Banque centrale est en principe outillée dans ce cas pour moduler l’émission de la monnaie. Les crédits à l’Etat interviennent dans une moindre mesure dans cette création. Leur attribution se fait dans le cadre de limites, mais qui n’ont pas toujours été respectées.

La part de l’achat de devises par la Banque centrale dans la création monétaire a toujours été marginale dans le passé ; la situation a changé à partir de 2002. A la suite de la hausse du prix du pétrole, les recettes en devises se sont substantiellement accrues, leur achat par la Banque centrale a constitué graduellement la principale source de l’émission monétaire. Du fait que la Banque centrale ne peut ni refuser ni limiter cette acquisition, elle a perdu en grande partie le contrôle de la création monétaire. D’où l’excès de liquidité qui a caractérisé, durant toute cette période, l’économie nationale. Cet excès est d’autant plus gênant qu’il est représenté dans une forte proportion par la circulation fiduciaire, c’est-à-dire par les billets de banque et les pièces de monnaie métallique.

La masse de billets de banque et de pièces de monnaie métallique est passée de 577 milliards de dinars en 2001 à 3503 milliards à fin juin 2014. En 2013, elle correspond à 26,8% de la masse monétaire, ce qui est très élevé par rapport à ce que ce ratio est en Tunisie (14%) et dans les pays développés (moins de 5%) à la même date. Les dépôts à vue et à terme au niveau des banques commerciales ont, de leur côté, considérablement augmenté.

De 1790 milliards de dinars en 2001, ils se sont élevés à 7869 milliards à fin juin 2014. Une partie importante de ces dépôts n’est pas utilisée pour distribuer des crédits. Cet excès de liquidité représenté par les dépôts à vue et à terme non utilisés exerce une pression permanente sur les prix et par conséquent sur la valeur du dinar. Pour voir comment cette valeur évolue à la fois sur le plan interne et sur le plan externe, il faut examiner, outre l’effet de l’émission et de la circulation monétaire sur cette évolution, ceux des autres facteurs qui interviennent en la matière.

Evolution du dinar sur le plan interne

L’indice général des prix à la consommation indique le taux d’augmentation des prix. Sur la base de 100 en 2001, l’indice national des prix à la consommation a atteint 171,5, soit une inflation annuelle moyenne de 4,15% à décembre 2013. Celui du Grand-Alger s’est élevé à la même date à 169,3 soit une inflation annuelle moyenne de 3,26% à la même période.

Le taux annuel moyen le plus élevé a été celui de 2012 : à décembre, l’indice national a progressé à 9,7% et celui du Grand-Alger à 8,9%. Il s’agit de l’indice général, mais si l’on considère celui de certains produits, par exemple celui des produits agricoles frais, il a augmenté de 21,4% à décembre 2012 et celui de la viande rouge de 30,3%, participant à 50,7% dans l’augmentation de l’indice des produits alimentaires frais et à 25,8% à l’inflation globale. De manière générale, ces indices ne reflètent pas la réalité vécue par la population.

Celle-ci n’a pas besoin d’indices pour constater que les prix varient parfois de manière erratique, mais dans l’ensemble augmentent d’une manière régulière. Les prix de certains produits et services deviennent inabordables, c’est le cas des viandes rouges, du poisson, du loyer des logements, des billets d’avion, etc. Ces augmentations entraînent bien entendu une forte baisse du pouvoir d’achat des citoyens, qui se rendent compte combien le dinar est en train de se déprécier sur le plan interne.

Les causes de cette dépréciation sont multiples. Il y a d’abord la croissance continue de la masse monétaire et de l’excès de liquidité qui en découle. La Banque centrale est en quelque sorte désarmée, comme cela a déjà été indiqué, devant cette augmentation de la masse monétaire, laquelle a pour origine, depuis 2002, essentiellement l’achat de devises provenant principalement des exportations des hydrocarbures. Elle l’est également en partie en ce qui concerne l’excès de liquidité, lequel est provoqué par les fortes dépenses de l’Etat, dépenses souvent mal maîtrisées.

La partie de liquidité de l’économie constituée par la circulation des billets de banque et des pièces de monnaie métallique échappe à tout contrôle faute d’application des textes imposant l’utilisation des chèques, des virements et de cartes bancaires à partir d’un seuil de paiements. En dehors de la fuite des capitaux et de l’évasion fiscale, le niveau élevé de la circulation fiduciaire indique le développement des activités informelles et de la spéculation qui ont un effet néfaste sur les prix. Quant à l’excès de liquidité bancaire, la Banque d’Algérie intervient pour limiter sa pression sur les prix en épongeant sur le marché monétaire une proportion de ces dépôts.

Outre l’impact de la masse monétaire sur la valeur du dinar d’autres facteurs l’influencent également.
La politique budgétaire, lorsqu’elle se traduit par des augmentations importantes de salaires, par l’attribution directe ou indirecte de revenus ou des surplus de revenus sans contrepartie en matière de production, va à l’encontre de l’action de la Banque centrale et entraîne une hausse du taux d’inflation.

C’est ce qui s’est produit en 2012. La diminution des recettes en devises à la suite de la baisse du prix du pétrole réduira leur part dans la circulation monétaire et par conséquent diminuera, en principe, l’augmentation de la masse monétaire et l’excès de liquidité. L’insuffisance des ressources qui en résultera pour l’Etat conduira ce dernier à emprunter auprès des banques et du marché obligatoire, selon ce qui a été annoncé. Si le manque de ressources persiste, il aura éventuellement recours aux crédits de la Banque centrale. Des limites statutaires existent pour contrôler l’attribution de ces crédits.

Mais si les besoins de l’Etat restent élevés, elles risquent de ne pas être maintenues, comme cela a été le cas au début de l’indépendance. Ce sera là une source d’inflation. La politique budgétaire joue un rôle important dans la stabilité des prix. Si elle n’obéit pas à une discipline rigoureuse et n’est pas compatible avec la politique monétaire, elle compromet inévitablement cette stabilité. Les mauvais circuits de commercialisation, le manque de concurrence malgré l’existence d’un Conseil chargé de la promouvoir, les agissements et les comportements des autres agents économiques influencent, de leur côté, la valeur de la monnaie.

Lorsque les banques commerciales accordent des crédits de complaisance ou des crédits destinés à des opérations douteuses (crédits qui ne seront pas remboursés), ou ne s’assurent pas de la bonne utilisation des financements qu’elles octroient et négligent le recouvrement de leurs créances auprès des débiteurs récalcitrants, elles portent préjudice au dinar. Lorsque des importateurs achètent des produits de mauvaise qualité bon marché et les vendent cher, lorsque des spéculateurs s’emploient à augmenter les prix de leurs marchandises, lorsque les ménages font des dépenses exagérées, ils contribuent tous à la dépréciation de la monnaie. De même, lorsque les entreprises paient des salaires sans rapport avec le niveau de productivité des travailleurs, elles favorisent l’inflation et par conséquent la perte de valeur du dinar.

A côté des facteurs internes de l’inflation, il y a l’inflation importée qui a pour origine l’augmentation des prix des biens et services provenant de l’étranger. L’impact de ce phénomène est élevé du fait que les importateurs sont importants et concernent aussi bien les produits destinés à la consommation que ceux entrant dans la production, et du fait que la baisse des prix sur les marchés internationaux n’est pas répercutée sur le plan interne.

La Banque centrale reste bien entendu responsable de la stabilité des prix et de la valeur du dinar. Mais encore faut-il qu’elle ait les moyens de sa politique, qu’elle puisse les utiliser sans entrave et que son action ne soit pas perturbée par les agissements et les comportements des autres acteurs et par des facteurs externes. Lorsque la Banque d’Algérie est tenue de transformer en dinars toutes les devises provenant de l’exportation des hydrocarbures parce que les besoins de l’Etat et de Sonatrach en ressources sont importants, elle perd le contrôle de l’émission monétaire.

Il n’est pas surprenant alors que l’excès de liquidité provoque la hausse des prix et par conséquent la baisse de la valeur du dinar. Lorsque l’Etat se mêle de la distribution des crédits et fixe lui-même les règles de leur attribution, qu’il dispense certaines catégories d’emprunteurs de rembourser leurs dettes, les instruments dont dispose la Banque centrale en la matière lui sont d’aucune utilité. Compte tenu des conditions dans lesquelles la Banque centrale exerce ses activités (conditions existantes dans notre pays), ses interventions servent souvent à limiter ou à réparer les dégâts que font subir les différents agents économiques à la monnaie.

Avec la dégradation de la situation financière du pays, la dépréciation du dinar va malheureusement se poursuivre, surtout si les dépenses de l’Etat continuent à se faire sans contrôle sérieux, si les activités informelles qui favorisent la spéculation se maintiennent, si les circuits commerciaux ne sont pas assainis, etc. Quoi qu’il en soit, il faut noter que la dépréciation continue du dinar sur le plan interne finit par avoir des effets négatifs sur sa valeur externe.

Valeur du dinar sur le plan externe

Pendant environ un quart de siècle, le dinar est resté stable par rapport aux principales devises étrangères et notamment par rapport au dollar. Sa valeur par rapport au billet vert, qui était fixée au départ à 1 dollar = 4,93 dinars, a varié entre 3,8 DA en 1980 et 5,03 DA en 1985. Ces variations sont dues aux dévaluations et fluctuations du dollar lui-même. En 1987, année au cours de laquelle il a été décidé de laisser le dinar glisser légèrement mais de manière continue pour ajuster sa valeur qui était devenue irréaliste en comparaison avec la situation économique du pays,1 dollar valait 4,84 dinars. A la fin de 1989, un dollar était échangé contre 7,61 dinars.

Les fortes dévaluations que le dinar a subies durant les années 1990 — dans le cadre notamment des programmes d’assainissement et d’ajustement structurel appliqués sous l’égide du FMI et de la Banque mondiale, qui lui ont fait perdre l’essentiel de sa valeur puisque en 2000 — un dollar correspondait à 75,26 dinars, soit dix fois moins que ce qu’il valait en 1989. Depuis, on peut dire que le dinar est resté relativement stable. Les variations qu’il a connues sont en grande partie liées aux fluctuations des principales devises, le dollar et l’euro notamment.

Le cours annuel moyen le plus fort du dinar par rapport au dollar a été de 64,58 DA pour un dollar en 2008 et le plus faible a été de 79,38 DA pour un dollar en 2013. Par rapport à l’euro, son cours annuel moyen le plus fort a été de 69,98 DA pour un euro en 2000 et le plus faible de 105,44 DA pour un euro en 2013. Le taux de change mensuel moyen, ou le taux de change du jour, est bien entendu différent du taux annuel moyen.

A titre d’exemple, en fin de période, le taux de change mensuel du dinar contre le dollar a été de 1 dollar = 81,91 dinars fin juillet 2012 et le taux de change trimestriel du dinar contre l’euro a été de 1 euro = 109,92 dinars au troisième trimestre 2013. Les taux de change les plus bas et les plus hauts du dinar contre le dollar et l’euro sont généralement de courte durée. Ces variations du cours du dinar sont dues, en grande partie, comme mentionné plus haut, aux fluctuations du dollar et de l’euro principalement, fluctuations qui sont parfois très fortes. A titre d’exemple, le 24 décembre 2001, 1 euro valait 0,88 dollar, le 1er avril 2008, il atteignait à 1,59 dollar.

La politique du taux de change suivie par la Banque centrale tend à éviter au dinar une volatilité accentuée et fréquente du fait de ces fluctuations. En même temps, elle lui laisse une certaine flexibilité de façon qu’il continue à refléter, dans une certaine mesure, les évolutions des taux de change des principales monnaies sur le marché international des changes. La Banque centrale détermine, d’autre part, ce qu’elle appelle le taux de change effectif réel en fonction des fondamentaux de l’économie nationale et en tenant compte du différentiel d’intérêt entre l’Algérie et ses 19 principaux pays partenaires commerciaux. Ce taux sert en principe à définir la position concurrentielle de l’Algérie par rapport à ces 19 pays.

Le maintien de la position concurrentielle de l’Algérie, en se conformant au point d’équilibre du taux de change effectif réel du dinar, serait un élément important si les exportations étaient diversifiées et si la gestion de son économie ne connaissait pas des dysfonctionnements multiples. C’est pourquoi, étant donné les conditions qui prévalent dans notre pays, le taux de change effectif réel d’équilibre devrait être un simple indicateur pour éviter un déphasage de la valeur du dinar par rapport aux principales devises.

Par contre, il est important de protéger cette valeur de façon à ce que le taux de change du dinar par rapport aux principales devises ne devienne un facteur déstabilisateur et nuisible pour l’économie nationale qui est déjà vulnérable. Cette vulnérabilité va s’accentuer avec la chute du prix du baril de pétrole, laquelle si elle perdure, ne manquera pas d’entraîner des déficits de la balance des paiements et du budget de l’Etat, déficits qui vont s’aggraver avec le temps.

C’est ce qui fait croire à certains que le dinar va se déprécier et pousse d’autres à proposer sa dévaluation. Quelques-uns n’hésitent pas à préconiser l’alignement du taux de change officiel sur le taux de change du marché parallèle des devises considérant que ce dernier correspond à la valeur réelle du dinar. Les causes de l’existence du marché parallèle des devises sont nombreuses.

Il faut citer d’abord les restrictions imposées par le contrôle des changes, le manque de confiance de ceux qui ont les moyens financiers dans la monnaie nationale, dans l’Etat, dans la manière de gérer les affaires du pays. Le laxisme qui laisse prospérer les activités informelles et se multiplier, les fraudes liées aux importations telles que les surfacturations, les fausses importations... contribuent également à entretenir le marché parallèle des devises. Si les causes persistent, le marché parallèle des devises se maintiendra. Faudrait-il alors continuer indéfiniment à s’aligner sur les nouveaux taux de change de ce marché ?

Pour revenir à la dévaluation, il faut se rappeler les conséquences désastreuses de celles qui ont été effectuées durant les années 1990 sur l’économie et la société : le taux d’inflation avait atteint 30%, celui du chômage s’était élevé au même niveau, il en a résulté un appauvrissement de larges couches de la population. La plupart des avantages attendus de ces opérations ne se sont par réalisés.

Il n’y a eu ni augmentation des activités productives, notamment celles du secteur privé, ni par conséquent diversification des exportations, ni réduction des importations, ni apport de capitaux étrangers… La dévaluation se justifierait si l’Algérie disposait de produits diversifiés de qualité susceptibles d’être exportés et si ses capacités de production n’étaient pas complètement utilisées. Chercher à rétablir la compétitivité pour encourager l’exportation de produits qui n’existent pas serait une aberration. Il faudrait commencer par soutenir la production.

Dans une telle phase, le pays a besoin d’augmenter l’importation d’équipements et de services pour accroître et diversifier sa production. Il est préférable, dans ces conditions, qu’il ait un taux de change de sa monnaie qui soit stable et non élevé pour ne pas augmenter le coût de ces importations et éviter ainsi la hausse des prix de revient de la future production. Il faut souligner que le taux de change devrait refléter les fondamentaux de l’économie (dont la productivité), sinon les déséquilibres existants s’amplifieraient.

Conclusion

Tous les pays à régime de convertibilité courante agissent sur la valeur de leur monnaie soit pour la stabiliser, soit pour la déprécier ou apprécier lorsqu’ils estiment que leur intervention est nécessaire pour atteindre le point d’équilibre du taux de change effectif réel, ce qui est la meilleur manière pour favoriser les exportations. Dans la phase relativement difficile que connaît notre pays et qui risque de s’aggraver si le prix de pétrole reste longtemps faible, il est indispensable de veiller à ce que la gestion du dinar n’ajoute pas des difficultés additionnelles à celles qui se manifestent déjà et à celles qui pourraient intervenir dans un proche avenir.


Le dinar algérien est devenu une monnaie de singe

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18 septembre 2015 5 18 /09 /septembre /2015 13:41

Chercheur irakien spécialiste des groupes armés, Hisham al Hashimi a été le collaborateur de plusieurs centres de recherches stratégiques et consultant pour de nombreux Etats. Il est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux de Daesh. Il décrypte l’organisation, ses structures, ses financements. Nous l’avons rencontré à la Fête de « l’Humanité ».

Quelle est aujourd’hui la spécificité de Daesh par rapport aux autres groupes armés ?

Hisham al Hashimi : Daesh représente l’apogée de la radicalisation des djihadistes islamistes. Daesh a réuni l’aile takfiriste des Frères musulmans et a fusionné les salafistes djihadistes que l’on connaît depuis une quinzaine d’années. Son action a néanmoins réussi à attirer d’autres groupes comme des anciens bassistes, des nationalistes ou même des personnalités désabusées.

Cette organisation se distingue des autres groupes salafistes par sa méthodologie. Le leadership essaie de s’identifier à Ben Laden. Le niveau intermédiaire à Abdel Kader Abdel Aziz, l’un des dirigeants djihadistes en Egypte. Enfin, la direction sur le terrain même s’identifie au Jordanien Abu Mussab al Zarkawi, le leader d’Al Qaïda en Irak (liquidé par l’aviation américaine fin 2006). Il y a donc trois niveaux qui sont emboités à l’intérieur de Daesh. Celui-ci a profité énormément de ce qu’on appelle « l’espace mou », c’est-à-dire cette partie fragile de l’Irak où la sécurité fait défaut, la présence de l’Etat est très contestée, et la population locale, pour des raisons politiques et confessionnelles, se sent marginalisée. En d’autres termes, l’espace qualifié communément de sunnite, où le djihadisme comme d’autres formes de subversion se sont installés, accueillant les mécontents, militaires démobilisés, jeunes laissés pour compte. Dans cet espace mou, Daesh se distingue des autres groupes armés. Il s’installe particulièrement dans les villages et les périphéries des villes sunnites. En plus de sa projection dans ces milieux, Daesh a également mené une série de luttes contre les autres groupes djihadistes. C’est une sorte de mutation par rapport à Al Qaïda classique.

Comment Daesh divise les zones qu’elle occupe?

Hisham al Hashimi : En Irak et en Syrie, Daesh est guidé par trois objectifs. Réunir autant de richesses que possible, assurer l’allégeance à Baghdadi et sceller des alliances avec les tribus sunnites dans ces deux pays. En réalité, Daesh partage les lieux qu’elle occupe en trois zones géographiques. Une zone rouge, qui est une zone de guerre qu’ils appellent « la maison de la guerre » (dar al harb). En Irak elle va de l’est de Mossoul jusqu’à Falloudjah à l’ouest de Bagdad. La deuxième, proche des zones de guerre, est une zone orange qu’ils appellent « l’espace mixte » (al mantaqa al mukhtalata). C’est un arc qui va jusqu’à la frontière syrienne. Enfin, une zone plus éloignée, un peu plus sécurisée, « la zone verte » (al mantaqa al khadhra). C’est Raqqa, Mossoul et Deir Ezzor.

Dans les zones rouges, les décisions sont toutes entières entre les mains du commandement militaire. Aucune autre commission n’y est associée. Le chef militaire décide de tout. Dans les zones orange, le commandement revient au chef de la sécurité et non pas au chef militaire. Dans la zone verte c’est un quasi-Etat islamiste. Il y a une administration civile, une justice, une administration économique. A cheval sur l’Irak et la Syrie.

Du 8 avril 2013 au 22 septembre 2014, la stratégie d’Abou Baker Al Baghdadi a évolué en trois étapes. La première est la déclaration du Califat. C’est très important sur le plan politique et symbolique. Ensuite il a commencé à avoir l’autosuffisance économique. Puis il a réuni, dans l’espace qu’il contrôle, l’équivalent de 7 divisions (une division comprend de 10 000 à 15 000 hommes, ndlr). Aujourd’hui, l’équivalent militaire de Daesh est le double de l’armée jordanienne. C’est l’équivalent de 8 milliards de dollars. Daesh possède 72 tanks, 124 véhicules blindés, 3200 humvees, 4000 véhicules militaires divers, 42 missiles hawacs et une réserve de matériel militaire pouvant équiper quatre divisions d’infanterie et deux divisions de forces spéciales et une division mécanique blindée. Il n’y a aucune différence avec une armée régulière sauf le manque d’aviation.

Et les armes chimiques?

Hisham al Hashimi : Daesh essaie d’en posséder. Elle a réussi à développer une matière chimique dans les laboratoires de l’université de Mossoul. Cela n’a rien à avoir avec ce que l’on connaît. Ce n’est pas du gaz sarin, ce n’est pas non plus du gaz moutarde. Ils utilisent beaucoup le chlore, mais en réalité on ne sait pas encore quels autres matériaux ils utilisent. Ils les ont testés dans six endroits, notamment à Mossoul, à Kobané, à Zemmar près d’Erbil, et dans la région de Falloudjah. Quatre fois en Irak, deux fois en Syrie. Jusqu’à maintenant les spécialistes n’ont pas encore déterminé de quoi il s’agissait mais cela semble assez proche du gaz moutarde. Le dossier chimique est une priorité pour Daesh. Beaucoup d’argent a été dépensé dans ce domaine. Le responsable de ce dossier est un Egyptien qui a fait des études de chimie. Il s’appelle Abou Malek al Masri. Il est bien sûr secondé par un ancien de Saddam Hussein, qui est Bachar al Sabahwi. Ce dernier était déjà engagé dans la production d’armes chimiques sous Saddam. Le rêve de Daesh est de posséder l’arme chimique. Ce n’est pas encore tout à fait le cas.

Sur quel modèle se sont-ils appuyés pour construire cette organisation?

Hisham al Hashimi : Le 29 juin 2014, al Baghdadi a opéré une rupture en créant une structure qui n’existait pas auparavant. Le calife possède des adjoints responsables des dossiers internationaux : Nigéria, Tunisie, Tchétchénie, Egypte, Malaisie… Ils se projettent ainsi à l’échelle internationale. Ils forment le Conseil de l’émirat, qui a formellement le pouvoir d’écarter Baghdadi et de le remplacer. Avec le Majles al Choura (qui comprend neuf membres), ils forment le Conseil de résolution des problèmes. Mais le Conseil de Choura n’est que consultatif. Il peut proposer un Calife alternatif. Pour en être membre il faut un passé djihadiste, une constance dans son combat et il faut que d’autres djihadistes distingués puissent témoigner de cette sincérité.

Prenons l’exemple de l’Irak. L’adjoint de Baghdadi concernant l’Irak est Mustafa Abdel Rahman al Askeri. Il gère toute la question des gouverneurs qui sont mis en place par Daesh. Il intervient également au niveau militaire. Le conseil militaire est constitué des chefs militaires de chaque province. Troisième Conseil important, celui de la sécurité et des interrogatoires. Mais il y a aussi des Conseils pour la justice et la jurisprudence islamique, celui de la gestion, de l’éducation, de la santé. Dans la zone verte, il y a une police des mœurs. Toutes ces appellations concernent la zone verte ; dans les zones orange et rouge, elles changent en fonction du terrain.

Tout se décline donc à partir du Calife qui délègue?

Hisham al Hashimi : Exactement. Prenons le conseil militaire. Al Baghdadi l’a confié à des anciens militaires de l’époque de Saddam. Mais bien sûr leur intégration dépend de leur allégeance, de leur foi salafiste. La plupart des militaires de Saddam sont dans ce cas et ce n’est pas récent. Leur certificat d’admission est d’avoir été enfermé à la prison américaine de Bucca près de Bassora (toute la direction de Daesh en sort). Le conseil militaire est composé de 13 membres. Il a 5 fonctions principales : la planification de la guerre, le stockage et le transport des armes, l’entraînement de groupes spéciaux, le transport de troupes et enfin le butin de guerre.

Sur la sécurité et la sûreté. Ce dossier est certainement le plus important pour Daesh, en Irak et en Syrie. Là aussi 50% des membres sont issus des services de renseignements et des renseignements militaires de Saddam. Mais ils n’en ont pas la direction. Le pouvoir de décision est entre les mains de Baghdadi lui-même, de ses proches, et de ceux qui sont ses amis depuis longtemps. Il s’agit de réunir les informations et les renseignements, surveiller tout le personnel de Daesh, ils ont la responsabilité des arrestations y compris à l’intérieur de l’organisation. Ils approuvent également la confiance qu’on apporte à quelqu’un. Ces sont les soldats du Calife (jund al khalifa). Dès qu’ils arrivent, la peur s’installe autour d’eux. A un moment donné ce dossier était dirigé par le frère de Baghdadi, Jumaa. Ce dernier était aussi responsable des déplacements de Baghdadi, des rendez-vous, des kidnappings politiques, des rançons et de la prison spéciale.

Quant au dossier de gestion du « personnel », il est géré de façon assez classique. Le budget de fonctionnement annuel (du 29 juin au 30 mars) pour la zone verte en Irak et en Syrie s’élève à 800 millions de dollars. Pour la zone orange, le budget dépasse les 100 millions de dollars. Pour la zone rouge ce budget dépasse les 200 millions de dollars. Il y a très peu de détournement et de vols.

Pour les dépenses et les investissements, il y a les impôts religieux, les dons, le pétrole mais aussi la vente d’organes lorsqu’ils décapitent les gens, le trafic d’objets archéologiques, les rançons ainsi que les stupéfiants qu’ils produisent. Les responsables suivent également les investissements de Daesh dans les pays étrangers. Ils sont dans au moins quatre pays : le Liban, la Turquie, la Malaisie et l’Indonésie. Une bonne partie du blanchiment se fait au Liban et à Chypre. Le Liban a été averti plusieurs fois par les Nations unies, mais ça continue.

Est-ce que les revers militaires subis, notamment à Kobané, ont eu un impact sur Daesh?

Hisham al Hashimi : Pour Daesh, Kobané a été une aventure. Sur le plan stratégique cela n’a pas beaucoup de signification. Mais Daesh voulait surtout impliquer la Turquie dans la guerre. Elle a échoué à Kobané et a perdu plus de 1000 combattants selon leurs propres chiffres. Mais Daesh peut remplacer ce qu’il a perdu. Ses effectifs augmentent, ils ne baissent pas. Les Etats-Unis, l’armée irakienne, syrienne et les autres groupes hostiles ont éliminé 15 000 combattants de Daesh en un an. Mais dans le même temps le double a rejoint ses rangs. En juin 2014, ils étaient 32 000 en Irak et en Syrie. Aujourd’hui ils sont presque 120 000 (les estimations américaines officieuses tournent autour de 100 000).

Quelle est la signification de l’utilisation des réseaux sociaux comme le fait Daesh?

Hisham al Hashimi : Le dossier de la communication est directement rattaché à Baghdadi en personne. Le Comité central des médias, est constitué de cinq membres, trois Saoudiens et deux Irakiens. Ceux qui participent à la production technique viennent, pour la plupart, d’Europe. Il y a bien sûr des organes et des agences qui aident ce Comité ou qui accompagnent les combattants sur le terrain pour filmer. Enfin, il y a l’utilisation de Facebook et surtout celle très active de Tweeter, Instagram et Youtube. Ils ont 46 000 abonnés Tweeter et sont présents dans 108 Etats. Entre 35 et 40% de ces abonnés sont des femmes.

Comment juger le comportement de la Turquie face à Daesh ?

Hisham al Hashimi : La Turquie ferme les yeux sur Daesh. Pour elle un éventuel Etat kurde est plus dangereux que Daesh. Les services turcs savent que les cellules dormantes, dans le sud-est de la Turquie et dans les faubourgs d’Istanbul a dépassé les 3000 personnes. Daesh a investi beaucoup d’argent à l’intérieur de la Turquie. La famille directe de Baghdadi a été accueillie par la Turquie qui a fourni des cartes de séjour. Il y a trop d’intérêts en commun et chacun évite la confrontation avec l’autre. Pour la Turquie, la priorité est d’empêcher la création d’un Etat kurde et de faire tomber Bachar al Assad. Elle a aussi peur de se confronter à Daesh. Encore aujourd’hui, des groupes passent en Syrie à partir de la Turquie pour rejoindre le djihad, même si le nombre a considérablement baissé.

Comment combattre Daesh ?

Hisham al Hashimi : Pour l’Irak il est possible d’éradiquer Daesh. Pour la Syrie ce sera plus compliqué. Sur tous les plans, économique, militaire mais aussi sur le terrain. Et même en Irak ça prendra beaucoup de temps. Le problème est le conflit politique en Irak qui retarde l’éradication de Daesh. Il s’emboite avec les conflits ethniques et confessionnels. Et puis, il y a une volonté régionale et internationale d’empêcher l’Irak de gagner définitivement contre Daesh. L’organisation de Baghdadi contrôle maintenant 80% du pétrole syrien, peut-être entre 7 et 10% du pétrole irakien. Il occupe un espace agricole très productif, les terrains les plus fertiles entre l’Irak et la Syrie. 5 à 7 millions de personnes dépendent de son administration. Avec la durée, certains commencent à y croire ou se disent que c’est imposé de facto. C’est devenu un phénomène social.

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17 septembre 2015 4 17 /09 /septembre /2015 10:33
Kamal Guerroua

Kamal Guerroua

On voit bien avec cette crise de migrants qui affluent de partout d'Irak, de Syrie et d'Afghanistan fuyant les foudres de la guerre pour rejoindre une Europe bunkérisée comment cette humanité combien déjà en déchéance aura pris aujourd'hui son parti de tous les despotismes, les violences, les hypocrisies et les barbaries.


Plus jamais accoucheuse de bon sens et de lucidité, hélas ! Les grandes puissances de notre monde se sont approprié le rêve des indépendances des petits Etats et ont même hypothéqué leur avenir. Ceux-ci ne peuvent s'insérer à part entière dans l'engrenage de la société internationale sans qu'ils ne se fassent, comble d'ironie, durement écrasés par de nouveaux aspects du néocolonialisme et suis generis. Un universalisme trompeur au nom de fausses valeurs qui les exclut de surcroît de toute prise de décision sur le plan planétaire. Il serait passablement frivole d'oublier que cet «état de piège», je voudrais dire, «état de siège» dont ces pays-là sont victimes s'est étalé dès la conférence de Bretton Woods de 1944 ainsi que celle de Yalta en février 1945 et sur plusieurs décennies jusqu'à nos jours. Une faible lueur d'espoir en un monde multipolaire, égalitaire et équilibré entre les cinq continents aurait commencé à poindre à l'horizon avant les années 2000, mais revoilà celui-là tombé en château de cartes avec le sentiment de repartir de zéro à partir de 2003, c'est-à-dire, depuis le déclenchement de la troisième guerre du Golfe.

Dans son ouvrage "State-building, Governance and world ordrer in the 21st century, Cornell university press, 2005", le chercheur américain Francis Fukuyama aurait préconisé la réhabilitation de la fonction de l'Etat et son renforcement dans tous les pays du Tiers-Monde. D'autant que, pour lui, si l'Etat est un acquis primordial dans les pays développés vu son implication directe dans la lutte contre toutes les formes du népotisme, de corruption et de bureaucratie en particulier, il est cependant en situation de faiblesse chronique dans les pays sous-développés (Afrique, Asie, Proche et Moyen-Orient, etc.). Ce qui explique d'ailleurs la piètre performance démocratique de ces derniers «weak states» (pays faibles) comme Fukuyama les aurait par ailleurs qualifiés. En ce sens que ces Etats-là sont à l'origine des grands désordres planétaires (terrorisme, despotisme, criminalité, migrations sauvages, pandémies ravageuses, etc). Autant dire, la cause d'un "effet boomerang" venant des puissances occidentales dont ils n'avaient pas su ou pu gérer les retombées négatives. Néanmoins, les tigres de l'Asie de Sud-Est (le Singapour, la Thaïlande, les Philippines, le Vietnam, la Malaisie, le Laos, etc.,) et les pays émergents de l'Extrêrme-Orient (Japon, Corée, Taïwan, etc.) ont pu réaliser ces dernières années une évolution économique spectaculaire étant donné que leurs Etats sont forts, intégrables, souples, dynamiques.

En somme, des nations regroupant toutes les caractéristiques d'Etats modernes. A titre d'exemple, si le Japon s'est orienté dès la fin de la Seconde guerre mondiale (1939-1945) vers une politique industrielle ambitieuse, c'est parce qu'il disposait déjà auparavant d'une technocratie étatique hautement compétente qui tire ses racines de l'ère du Meiji de 1868. De même, quoique l’Indonésie, la Malaisie et plus particulièrement l'Inde n'aient pas bénéficié de tels atouts ou disant, s'ils y ont existé, ceux-ci étaient hérités de la période coloniale et, au surplus, de moindre importance, ils auraient quand même marché dans le sillage des premiers. De sa part, l'Allemagne s'est transformée en première puissance économique de l'Europe malgré les dégâts des deux guerres mondiales, les restrictions occidentales sur ses capacités militaires, sa division en deux pays (le fameux Mur de Berlin qui n'est détruit qu'en 1989), par les forces alliées (Etats-Unis, U.R.S.S, France et Angleterre). Il y a, à vrai dire, toute une culture d'Etat, de syndicats, de société civile, de tissu associatif, de corporations militantes qui s'est imposée de façon optimale dans ces pays-là durant leur long processus de construction ou de reconstruction, le cas de l'Allemagne et du Japon en particulier, de la nation. Ce degré d'intervention étatique conditionne en effet le niveau de développement de n'importe quel pays et, par ricochet, la solidité des institutions qui le sous-tendent. Restent l'Amérique Latine engluée dans un culte maladif du militarisme fait de juntes, de caudillos et de pronunciamientos, les pays africains et arabes partagés entre militarisme, tribalisme, clanisme, gérontocratie et populisme.

Tout pays a besoin d'un tissu administratif et institutionnel efficace pour parer à toute éventualité ou force majeure (guerre, foyers de tensions régionaux, catastrophes naturelles, etc). Si les U.S.A et leurs alliés ont cherché, lors de leur intervention en Irak à redonner soi-disant une légitimité démocratique à des "régimes voyous" (rogues states) comme leur slogan l'affiche, il n'en demeure pas moins qu'ils aient accompli un véritable travail de sape pour deux raisons principales, indépendantes bien sûr de l'illégalité de l'intervention elle-même. D'abord, le nettoyage massif, ce que Fukuyama lui-même appelle l'épuration par les Américains de l'armée irakienne, des apparatchiks du parti Bâas, des Moukhabarates et de tous les cadres institutionnels qui leur ont servi d'infrastructure. Or, l'histoire prouve qu'aucune recette pour la remise en rails d'un Etat quelconque ne pourrait être importée ni imposée de force de l'extérieur. C'est peut-être par cette grave erreur que les milices de Daesh ont pu facilement aujourd'hui se faufiler entre les rets des filets en prenant le dessus sur des semblants d'armées, mal-formées et mal préparées pour les enjeux cruciaux du Moyen-Orient.

Ensuite, dans l'ordre normal des choses, il n'appartient ni à Jay Garner ni encore moins à Paul Bremer en tant que premiers administrateurs provisoires de la coalition en Irak entre mars 2003 et juin 2004 avant le transfert de souveraineté au gouvernement irakien de se substituer à un maire de Bassorah pour régler un problème dans un village ou de désigner par exemple un inspecteur d'éducation à Nadjef ou d'envoyer une patrouille de police débusquer un terroriste en plein cœur de Bagdad. Or, c'était le cas à l'époque car l'Etat irakien ou ce qu'il en reste est complètement à la renverse. Le monde entier se souvient du sac en direct des musées et des œuvres d'art en l'absence des forces de l'ordre ou des autorités en fuite ! Supposons maintenant que les Occidentaux ont procédé de la même manière en Allemagne de l'Est en jetant dans les geôles humides et froides tous les collabos du régime Stasi, l'Allemagne en serait-elle là en 1988 et aujourd’hui même ? Impossible. On ne construit pas sur du néant et des décombres mais sur quelque chose de concret. L'équilibre d'un pays est fonction de sa force intérieure, de sa crème, ses classes sociales, si tant est qu'elles puissent servir de relais à une passation de pouvoir en bonne et due forme. Bref, il est surtout question de changer l'idéologie du despotisme et non pas les infrastructures sociales et politiques qui justifient l'existence de l'Etat.

Ajoutons à cela que le transfert de compétences ne serait préférable que dans des domaines purement techniques. Car en quelque sorte fournir une aide extérieure entrave la capacité des structures locales à assurer à long terme la fourniture de ces mêmes services. Bref, un processus de démocratisation au forceps cautionnera toujours la dégradation des services administratifs locaux. Certes, si les étrangers, les coopérants techniques en particulier, sont présents en masse dans ces pays-là (Irak, Afghanistan) et même en Égypte, Algérie, Tunisie, etc., il serait très difficile de maintenir un fonctionnement régulier et au long cours de la fonction publique. D'autant que la plupart des compétences locales, attirées par un appel d'air alléchant, convoiteraient ces sociétés étrangères vu leur suréquipement sophistiqué, leur technologie de pointe, leur haute qualité de formation et de management, leur niveau de salaires, etc. A la longue, ces pays-là esquintés, voire exsangues en appelleraient à ces étrangers-là afin de pallier leurs manques de gestion dans un monde en perpétuel changement et aux exigences de plus en plus contraignantes. Un tel apport extérieur n'est pas efficace dans la mesure où, d'une part les données sociologiques, anthropologiques et même culturelles des pays concernés sont incompatibles avec celles de ces puissances étrangères ou, à certains points, incomprises (une recolonisation symbolique sous forme d'aide au développement, à la démocratie et à la gestion rationalisée vue par les autochtones comme un sauvetage de la noyade et par ces étrangers eux-mêmes comme un droit de regard et d'immixtion légitime dans les affaires des autres). D'autre part, dans la majorité des pays sous-développés, les services de la fonction publique se sont nettement dégradés par rapport à l'époque de la décolonisation suite à des politiques éducatives, linguistiques, culturelles aventurières, chauvinistes, contre-productives, et parfois même destructives. Un drame auquel il ne serait pas facile de remédier facilement, n'en parlons pas si la démarche vient en plus d'une puissance d'occupation.

Kamal GUERROUA
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17 septembre 2015 4 17 /09 /septembre /2015 10:31

La course au fauteuil, avec ses assassinats, ses luttes souterraines et ses trahisons, a constitué la principale occupation de ce qui deviendra, à l’indépendance, le clan d’Oujda, le régime illégitime auteur du coup de force de 1962 contre le Gouvernement provisoire de la république algérienne (Gpra) seule autorité légale reconnue à l’époque.

Le pouvoir étant devenu "un bien propre" à ce clan, Bouteflika, en tant que membre illustre, s’estimait fondé à prendre le pouvoir à la mort de Boumédiène en 1978. "J’en ai été empêché par l’armée", répète-t-il aux journalistes étrangers.

Le général de Toufik, en installant Bouteflika en 1999, avait commis une erreur lourde de conséquences pour lui, pour l’armée, pour le pays et pour le peuple : il a remis Bouteflika dans les conditions d’héritage du pouvoir qui lui avait été refusé en 1979. Ce fut le successeur de Boumédiène qui prenait le pouvoir avec 20 ans de retard, et non le "civil" Bouteflika. Il n’était donc pas question de le restituer ou de démissionner.

Bouteflika avait un immense mépris pour ses généraux qui "étaient caporaux quand j’étais commandant". Son unique obsession était de les neutraliser de sorte qu’ils n’aient plus la prérogative de s’opposer au pouvoir à vie qu’il comptait mettre en place.

Comment neutraliser le DRS et l’armée ? En déstabilisant leur architecture organisationnelle, en s’appuyant sur les puissances étrangères et en agitant la menace du jugement international pour "crimes contre l’humanité". C’est ainsi qu’il a pu, patiemment, créer le contexte favorable au limogeage de Toufik. Au prix fort : en affaiblissant les capacités de défense nationale, en bradant les actifs du pays, en forçant le pays à la régression…

Dans cette série d’articles, il sera question des principales batailles qui ont opposé Bouteflika au DRS mais aussi à l’armée : le démantèlement des structures militaires ; les pactes anti-DRS convenus avec les islamistes, les marchés passés avec l’Elysée et les grands milieux d’affaires ; le rôle de Bouteflika dans les enquêtes internationales mettant en cause le DRS et l’armée.

Le démantèlement des équilibres militaires

En 2003, dans le Quotidien d’Oran, la journaliste Ghania Oukazi rapporte les propos d’un général qui avait gardé l’anonymat : «Il est reconnu que Bouteflika a été le seul président à avoir brisé des équilibres civils et surtout militaires dont l’efficacité avait fait ses preuves en matière de prise de décisions importantes pour le pays».

Le chef de l’État a soigneusement démembré la hiérarchie militaire. En trois temps. D’abord en remplaçant la génération des généraux «janviéristes» par de nouveaux chefs militaires que nous pourrions appeler des «guerriers professionnels», éliminant ainsi toute source possible de contestation de sa démarche à partir des forces armées. Ensuite, en mélangeant les prérogatives entre responsables du ministère de la Défense nationale de manière que leurs influences s’annulent réciproquement. Enfin, en procédant au découplage entre les services de renseignement et les forces armées, privant les premiers de l’appui ostensible qui faisait leur force et les secondes de l’interface sur la société qui leur permettait d’agir politiquement, comme le soulignait un politologue algérien.

Plus grave, Bouteflika venait de casser le dispositif militaire de lutte antiterroriste. Pour les besoins de la neutralisation des militaires, il a prononcé la dissolution anticipée des structures spécialisées de lutte contre le terrorisme telles l’ONRB et mis à l’écart des cadres qui dirigeaient le dispositif opérationnel de lutte contre le terrorisme, entraînant ainsi un affaiblissement certain des capacités de riposte. Au lendemain du départ de l’ancien chef d’état-major de l’ANP, le général Mohamed Lamari, le président a dissous le Cemis, organe interministériel de coordination du dispositif de lutte contre le terrorisme. Cette suppression d’un organisme vital a provoqué un vide qui n’a jamais été comblé. Le Cemis était un lieu de coordination efficace, placé sous la responsabilité de fait du général Lamari.

En 2003 déjà, pour les spécialistes des questions militaires, il n’existait plus de stratégie militaire antiterroriste. "L’expérience dans le domaine ainsi que les progrès enregistrés dans l’approche globale du phénomène, tout le savoir-faire empirique accumulé par des cadres rompus à l’exercice, aguerris par le terrain, tout cela a disparu quand ces mêmes cadres ont été, trop hâtivement, libérés ou remerciés", confiait le général à Ghania Oukazi. Puis cette désolante interrogation : "Comment ne pas évoquer l’impact ambigu de la politique de réconciliation nationale ?" L’officier affirme qu’elle "a généré une illusion trompeuse de situation dépassée" avec l’idée que le terrorisme avait disparu, les sources politiques de la violence étant taries. "Voyez les dégâts causés par ce discours infantile sur le niveau de mobilisation des forces de l’ordre et leur degré de vigilance."

Par petites touches, et pour limoger in fine le général Toufik, le président est parvenu à faire du DRS une "coquille vide", comme l’écrivait le journaliste Yacine Babouche dansTSA (dimanche 6 septembre 2015). Le service de l’intelligence économique dépendant du DRS ainsi que le Centre de communication et de diffusion (CCD), le service de presse du DRS, sont dissous ; la Direction de la sécurité intérieure (DSI, contre-espionnage) est placée sous l’autorité directe de la présidence de la République, le Service de coordination opérationnel et de renseignement antiterroriste (SCORAT) alors dirigé par le général Hassan (aujourd’hui en prison) est rattaché à la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) elle-même transférée à l’état-major de l’armée sous la tutelle du chef d’état-major et vice-ministre de la Défense, le général Ahmed Gaid Salah. Ce dernier récupère aussi la Direction de la documentation et de la sécurité intérieure (DDSE), le Groupe d’intervention spécial (GIS), l’unité d’élite appartenant au DRS ainsi que la Direction générale de la sécurité et de la protection présidentielle (DGSPP)… Toutes ces structures, qui faisaient le DRS, sont enlevées à Toufik pour être rattachées à l’état-major de l’armée.

Tel fut le prix de la mise à l’écart de Toufik. Ce dernier avait dit, en 1998, à la veille de l’intronisation de Bouteflika : "On l’a choisi parce qu’il sait dribbler". Il ne se doutait pas à quel point c’était vrai.

M.Benchicou

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17 septembre 2015 4 17 /09 /septembre /2015 10:25

La mise à la retraite du patron du DRS le général-major Mediène alias Toufik n'a rien de banal.

Elle met fin à une ère et elle représente un événement majeur et historique pour l'Algérie.

Depuis 1999, la divergence entre les deux hommes forts du « système » n'est un mystère pour personne. Et pas seulement au niveau des points de vue, mais aussi de tempéraments, de parcours, de formation, voire d'idéologie. Dès son deuxième mandat, connaisseur aguerri des rouages du régime, le président Bouteflika a entamé effectivement son combat afin de « récupérer » les prérogatives d'un président qui décide. Il s'attaqua dès lors aux poids lourds de l'armée, Mohammed El Amari, El Arbi Belkheir et d'autres. Parce qu'il sait pertinemment que les vrais concurrents à son pouvoir c'était bien les militaires. Le général Toufik et le DRS, en revanche, ne sont pas une proie facile car il est devenu par sa mission de combattre le terrorisme, avec tous les prorogatives qu'il a prises dans les années 1990, un État dans l'État, un système redoutable. Et donc, toute tentative de l'affronter contenait beaucoup de risques. De ce fait, il a fallu beaucoup de temps à la présidence pour imposer son tempo. Malgré le fait que l'éviction de Toufik était prévisible depuis 2013, date du début des restructurations du DRS, mais la question de la Constitution a, probablement, accéléré son départ !

HALTE AUX SIMPLES D'ESPRIT

Cette décision du président de la République, après une longue partie de jeu d'échecs avec le général Mediène, n'est pas synonyme d'une « victoire » des bons contre les mauvais ou du bien contre le mal. Mais des choix politiques contre d'autres, une méthode et un courant de pensée contre d'autres. Dans le débat médiatico-politique algérien, on fait souvent des raccourcis qui biaisent totalement l'analyse, en traitant une partie ou une autre de traîtrise. Certains simples d'esprit croient naïvement qu'une partie (le DRS ou la présidence) incarne le bon patriote qui défend le pays et l'autre partie serait le félon, le lâche ! On serait d'une naïveté excessive si on croit aux idées véhiculées par certains cercles qui stipulent, grosso modo, que les bons patriotes du DRS ont des dossiers de malversations sur les méchants de la présidence.

Cette mise en retraite, largement commentée dans les medias internationaux, marque la fin d'une période, d'une méthode, d'un système qui a construit au fil des années un « empire » (presse, partis politiques, entreprises économiques... etc.). Cela n'est sûrement pas compatible avec la modernisation du pays exigée par un contexte interne et international mondialisé. Par conséquent, la manière la plus intelligente pour gérer les services de renseignements c'est de se focaliser sur son rôle essentiel qui est la protection du pays contre toute forme d'intelligence étrangère et dans tous les domaines. Il gagnera ainsi en efficacité beaucoup plus d'énergie, de temps et de l'argent.

Bon nombre de politiques et d'observateurs médiatiques, n'arrivent pas à croire ou admettre le fait que le DRS n'est plus le décideur. Cette situation nous révèle une grande faiblesse psychologique qui caractérise nos sociétés du tiers monde : le manque de confiance en soi. On a besoin toujours d'un guide, celui qui nous montre la voie et qui nous rassure. Néanmoins, ce n'est pas seulement ce handicape psychologique qui motive les positions de ces derniers, mais le système - DRS, il faut l'avouer tout de même, a fait beaucoup trop de « clients », tout le monde se réclamait des services secrets puisque, par définition, il n'est pas connu, il est invisible ! Les opposants aux nouveaux chefs du FLN, des partis de l'opposition, une partie des médias, des entreprise économiques privées, des activistes et militants qui jurent par tous les cieux, notamment sur les réseaux sociaux, qu'ils ont des liens avec les « vrais décideurs » et qu'ils ont les vraies informations ! Même les bandits et les petits voyous en font leurs ruses les plus terribles pour arnaquer. Nous avons lu, ces dernières années, plusieurs faits divers de « l'usurpation d'identité» des faux officiers du DRS.

ETAT DE DROIT

Certes B. Tartag était le numéro deux du DRS, mais il est extrêmement symbolique qu'un président civil élu désigne le chef des renseignements spéciaux et pas moins que son conseiller aux questions sécuritaires.

De toute manière et quels que soient les intentions, les motivations et les objectifs des uns et des autres, ces derniers changements extraordinairement importants vont dans le sens du renforcement du pouvoir civil et donc de l'Etat de droit. Cette conclusion semblerait pour beaucoup d'observateurs comme étant trop optimiste et très loin de la réalité des choses.

Cependant, un pouvoir civil se base sur un ou des partis politiques civils et donc un minimum d'adhésion populaire. Il sera contrôlé par des institutions, par la loi civile. En tout cas, il ne sera jamais dans la capacité de faire peur, d'utiliser la force ou des méthodes musclées comme la torture ! Un régime civil est constitué des représentants élus et quoi qu'on puisse dire sur leur légitimité dans nos pays du tiers-monde, ils resteront toujours visibles, connus, contrôlables et punissables. Ils ont des comptes à rendre, un bilan. D'autant plus qu'en Algérie aujourd'hui on a une marge de manœuvre assez large, un champ médiatique ouvert pour toutes les idées et les idéologies, des chaînes de télévision privées, une presse libre et des réseaux sociaux. Il y a des partis politiques de toutes les couleurs imaginables. Il reste la question de la fraude aux élections ! Là aussi il n'y a pas de mystère, tout parti aspirant à prendre le pouvoir doit convaincre une large partie de la population par son programme. Ainsi, ces foules qui se comptent par millions, leurs soutiens ne sortiront pas des bureaux de vote sans le PV officiel où figure le résultat final du scrutin et en additionnant tous les PV de tous les centres des 48 wilayate on aura ainsi une idée très précise sur le résultat réel du vote. Ceci étant, ce dernier changement qui s'est déroulé dans le calme et qui a été d'une maturité honorable doit être salué par tout le monde.

Bref, au-delà du bilan du général Toufik qui est largement controversé, l'Algérie a tourné cette semaine une page de son histoire postcoloniale. Beaucoup d'Algériens souhaitent du fond de leur cœur, l'ouverture d'une nouvelle page, notamment avec la nouvelle Constitution, pour bâtir un État de droit civil qui se base sur des règles de jeu politique plus transparentes et moins arbitraires. Je pense que le président de la République est aujourd'hui devant une immense responsabilité. Il se trouve en fait au cœur d'un moment historique pour faire sortir à jamais le pays de l'instabilité, du transitoire et des querelles des personnes et des services. En tout cas, aujourd'hui, le rêve est permis ! Puisque, la solution est là : un Etat des institutions... la solution c'est la loi.

A. Bousenane

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17 septembre 2015 4 17 /09 /septembre /2015 10:23

L'année 2014 a été celle du quatrième mandat. 2015 sera celle du départ de Toufik Mediène.

Avec ses larges lunettes et son costume soigné, Toufik Mediène a l'air d'un paisible père de famille. A voir les images et les premières vidéos diffusées après son départ de la tête du DRS, il est difficile d'imaginer que cet homme de taille à peine moyenne, à l'air serein, pouvait être le redoutable patron d'un appareil qui a tenu le pays pendant deux décennies. Encore plus difficile d'imaginer que cet homme a réussi à devenir, de son vivant, un véritable mythe, en entretenant le mystère autour de sa personne.

A t-il délibérément créé et entretenu, autour de sa personne, ce mystère né, à la fois du poids omniprésent attribué aux services, d'une absence de photos, et d'une vie politique très spécifique? Ou bien a-t-il, simplement, surfé sur la vague, laissant s'épaissir un mystère entretenu dans les rédactions et les milieux politiques et associatifs, avant que la contagion n'atteigne les chancelleries? Toujours est-il que l'intrigue s'est transformée en un véritable roman d'espionnage, quand le prénom « Toufik » est devenu familier à tous les Algériens, alors qu'en dehors d'un cercle très restreint, personne ne savait, réellement, de qui il s'agissait.

Aujourd'hui encore, personne n'est en mesure de dire son âge exact, ni où il est né, et où il a grandi. Seules certitudes, il a rejoint le MALG très jeune, il a subi très tôt une formation à l'école du KGB, et il a fait toute sa carrière dans les fameux « services », à l'exception d'un court séjour en Libye comme attaché militaire, au milieu des années 1980. Très proche de Chadli Bendjedid, qui a favorisé son ascension, il a réussi une prouesse unique à partir du début des années 1990 : plus il était puissant, et moins on le connaissait.

FEDERATEUR PLUTOT QUE CHEF

Sa puissance, il l'a tirée de sa capacité à fédérer des forces et des courants disparates. Face à la prise du pouvoir imminente par le FIS, en 1991, il est déjà un élément clé du cercle des généraux « janviéristes », auxquels il survivra tous. Avec la montée du terrorisme et la dislocation de la vie politique, le DRS se retrouve, progressivement, au cœur du pouvoir et du jeu politique. C'est, donc, un nouveau retour de balancier : en période de crise et de tension, les « services » prennent du service ; en période de calme et de détente, ils perdent leur préséance, face à leur éternel allié-rival, l'état-major de l'Armée.

Cette règle est en vigueur, depuis la montée en puissance du MALG et de son fondateur, Abdelhafidh Boussouf, à la fin des années cinquante. Boussouf a réussi à placer ses hommes dans les rouages essentiels de l'Etat algérien en construction, qu'il a réussi à contrôler. Alors qu'il paraissait sur le point de prendre le pouvoir, il a été balayé, à l'indépendance, par l'état-major, dirigé par Houari Boumediene. Celui-ci s'est de nouveau appuyé sur l'état-major pour éliminer Ahmed Ben Bella : c'est le chef d'état-major lui-même, Tahar Z'Biri, qui a procédé à l'arrestation de M. Ben Bella, le 19 juin 1965, avant de tenter un coup d'Etat contre Boumediene.

Cette relation services-état-major a marqué l'histoire de l'Etat algérien naissant. Boumediene a dissous l'état-major pour s'appuyer sur les « services ». C'est d'ailleurs à cette époque que la Sécurité militaire est devenue célèbre, en Algérie comme à l'étranger.

DRS - ETAT-MAJOR : UN DUO TRES ANCIEN

Chadli Bendjedid, de son côté, a clairement tenté de réduire le pouvoir des « services », et a réhabilité l'état-major de l'Armée. Ses choix furent malheureux : à l'état-major, il a nommé un général qui finira en prison et un autre qui participera à sa destitution, alors qu'à la tête des services, il a choisi des hommes qui lui ont causé de sérieux ennuis : Lakehal-Ayat n'a pas su éviter les violations des Droits de l'Homme, en octobre 1988, et Toufik Mediène a joué la survie du système en 1992. Sans oublier Mohamed Betchine, désigné pour remplacer Lakehal-Ayat, et qui se révèle comme un homme totalement décalé par rapport à cette période d'ouverture démocratique.

Toufik Mediène a compris cette évidence : la solidité du régime réside dans une alliance sans faille entre l'état-major et le DRS. Mohamed Lamari, en disgrâce peu après l'arrêt du processus électoral, a été repêché, pour finir chef d'état-major. L'Armée et le « cœur atomique » du pouvoir, le DRS, ont mené, ensemble, la lutte antiterroriste. Ils en ont assumé, ensemble, les dérives, et le système a tenu le choc. Le déclin de Khaled Nezzar et la conjoncture sécuritaire ont, naturellement, débouché sur la prééminence de Toufik Mediène et du DRS, qui avait l'ingénierie nécessaire. Le DRS est devenu le ciment et le garant de cette alliance, qui a duré plus d'une décennie.

LA SURVIE DU REGIME N'EST PLUS MENACEE

Une fois la tempête passée, il fallait faire le bilan. Il y avait le butin, certes, mais aussi les dégâts, avec dans le lot, 15.000 disparus, un fardeau dur à porter, notamment à l'international. Abdelaziz Bouteflika a accepté de couvrir par la loi d'amnistie, ce qui a permis de, considérablement, atténuer la pression. La survie du régime et de ses hommes n'est plus menacée. Les alliés d'hier peuvent se retirer, en mettant, toutefois, en place quelques verrous. A l'ère de l'Internet, de Wikileaks et de Snowden, un système basé sur le DRS était devenu une absurdité. Il est ingérable.

Aujourd'hui, le Président Bouteflika n'a aucun intérêt à prendre des décisions qui menaceraient le système. Bien au contraire, il sait que sa propre survie dépend de celle du système. Mais comment donner l'illusion que le système est fini, alors que les pouvoirs, formels et informels, exercés jusque-là, par le DRS sont simplement transférés ailleurs ?

Le Président Bouteflika et les siens pensent qu'ils vont gagner du temps et dribbler les Algériens en entretenant la confusion entre le départ de Toufik Mediène et la fin du système DRS. Khaled Nezzar, Mohamed Lamarai, Smaïn Lamari, Mohamed Touati, Larbi Belkheir et Liamine Zeroual sont tous des généraux de pouvoir, ils sont tous partis, mais le système est toujours là. Les Algériens le savent. Et, quitte à ce que cela apparaisse comme une provocation, ils finiront, peut-être, par se demander si le départ de Toufik Mediène n'est pas un ultime acte de fidélité au système.

A. Charef

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