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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 11:01

«Nous avons arraché l’homme algérien à l’oppression séculaire et implacable. Nous nous sommes mis debout et nous avançons maintenant. Qui peut nous réinstaller dans la servitude ?» (Frantz Fanon)

Longtemps je me suis senti perdu en parcourant les analyses des politiques, celles de chercheurs qui savent si bien expliquer ce qui s’est passé, mais qui ne se hasardent jamais à nous énoncer ce qui nous arrivera un jour, si ce sera le paradis ou l’enfer, l’opulence ou le mur que nous percuterons un jour pour être assommés pour longtemps.

Longtemps j’ai écouté des experts en économie nous décortiquer un système, sans oser cependant nous en proposer un autre, parce qu’ils sont frileux et craignent de se tromper. Longtemps j’ai consacré mon attention à décortiquer les analyses de ces financiers qui annoncent les déficits en perspective, qui pointent du doigt les malversations, la gabegie, sans avancer de système de révision des mécanismes et des moyens de contrôle pour les supporter.

Longtemps – jusqu’aux dernières manifestations qui ont secoué notre Sahara éternel, la marche des agents de l’ordre public sur la capitale – je n’ai pas compris l’apathie et l’acceptation d’un certain ordre qui s’essouffle pourtant. Adolescent, déjà je m’étonnais que quelques dizaines de militaires nazis aient pu entraîner, au terme de la Seconde Guerre mondiale, des milliers de prisonniers dans leur retraite sans que la moindre révolte ne se soit déclarée. J’affirmais, sûr de moi, que quelques dizaines auraient certainement péri en s’attaquant à leurs geôliers.

Mais des milliers de femmes, hommes et enfants auraient pu réussir une évasion spectaculaire. L’adulte que j’avais en face de moi émit quelques doutes quant à mes prétentieuses remarques, me rappelant que durant la guerre de Libération nationale, quelques gendarmes et quelques dizaines de soldats ont souvent pu encercler et fouiller des centaines de personnes, mettre sens dessus-dessous des dizaines de maisons sans que leurs exactions aient entraîné des réactions de notre part ou de nos aînés.

Pourquoi ? demandai-je

Manque d’organisation ? Non pas. Dans nos villes et villages, dans les camps de prisonniers, un réseau serré existait. Craintes de représailles ? Sans doute pas. Les manifestations de Décembre ont bien montré que des lieux, des quartiers entiers, des villes furent soudainement interdits à l’armée d’occupation qui se contentait, si l’on peut dire, de renforcer les barrages à la périphérie. Comme la révolte du ghetto de Varsovie fut un moment de résistance au fascisme. Militairement parlant, ces démonstrations de force ne pouvaient faire un long chemin face à la répression aveugle, sans discernement, mais elles démontrèrent, toutefois, des capacités populaires insoupçonnées. Une conscience nouvelle d’une puissance insoupçonnée qui oblitérait «l’impuissance acquise».

De quoi s’agit-il ?

A une classe d’élèves, divisée en deux groupes, furent proposés trois anagrammes sur une feuille de papier, dont ils devaient tirer un mot nouveau. Les élèves furent priés de lever la main dès qu’ils auront trouvé la première réponse, puis la seconde. Pour les deux premiers mots, les membres d’un seul groupe levèrent la main. Ce même groupe fut le seul à lever une troisième fois la main, après avoir trouvé la dernière réponse, simple, évidente.

Comment expliquer les conduites, les échecs du premier groupe d’élèves ? Comme il leur fut révélé plus tard, si les deux premiers mots étaient possibles à recomposer pour un seul groupe, pour le second groupe, en revanche, ils ne pouvaient l’être. Parce que leurs deux anagrammes, ceux que le premier groupe avait sous ses yeux, étaient différents de ceux proposés au second groupe. Il était impossible aux seconds «cobayes» de les associer à un mot en recomposant les syllabes.

Quand la psychologue, Mme Charisse Nixon, leur demanda de s’attaquer au troisième anagramme qui, lui, était identique pour les deux groupes, là encore, seuls les étudiants du premier groupe réussirent à trouver la réponse. Pourquoi ? Réactions, après coup, de ceux qui n’ont pas trouvé le mot, pourtant évident : «Je me sentis stupide», «bon à rien», «je me sentis frustré». Les étudiants — qui n’avaient pas réussi leurs deux premiers tests — avaient admis leur impuissance intellectuelle, alors que la troisième proposition était largement à leur portée.

Les psychologues appellent cette attitude «l’impuissance acquise». En somme, le double échec les condamnait à admettre le troisième comme une fatalité. Traduit en langage courant, de notre quotidien, à force de matraquage et de dysfonctionnement des appareils de notre gouvernance, tout échec revient à se réfugier derrière l’indiscutable «Allah ghaleb». L’«impuissance acquise».

Celle que combattent, sans beaucoup d’éclats, des militants associatifs, des partis d’opposition qui n’arrivent toujours pas à susciter une dynamique populaire. Frantz Fanon avait raison d’écrire, en juillet 1959, «nous avons arraché l’homme algérien à l’oppression séculaire et implacable». Il n’avait pas tort lorsqu’il affirmait : «Nous nous sommes mis debout et nous avançons maintenant.» Mais s’il ne voyait pas «qui peut nous réinstaller dans la servitude», nous, aujourd’hui, nous pouvons même les nommer.

Aujourd’hui, il faudra bien, au vu des dérives, que son œuvre serve de base à une réflexion sur une sociologie et une gestion de l’après-indépendance qu’il avait ressentie quand il confiait, qu’une fois libérés, il fallait penser à réparer les traumatismes causés par la guerre d’indépendance. L’impuissance acquise n’est jamais permanente. L’histoire enseigne qu’elle conduit, comme les situations évoquées précédemment, à des réactions violentes. Désespérées. Qu’il est encore tôt d’éviter.

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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 12:23

~~Dans une précédente livraison (« Un régime politique marqué par la confusion et l'inadaptation », Le Quotidien d'Oran du 19 février 2015), nous avons noté à propos du régime actuel que, bien que n'étant plus une dictature au sens classique, il n'est pas pour autant devenu une démocratie. Une dictature se caractérise par une absence totale de liberté d'expression. En Algérie, cette liberté, même si elle est relative, existe. Il est possible de critiquer le régime et de dénoncer ses dérives, aussi bien dans la rue qu'à travers les écrits journalistiques. Toutefois, elle ne constitue pas à elle seule un gage de démocratie. Une démocratie suppose, entre autres, une compétition pacifique pour le pouvoir selon des règles largement acceptées et scrupuleusement respectées, et l'existence d'un véritable Etat de droit, soit un Etat soumis au Droit et respectant l'indépendance de la Justice. Et puis, une démocratie ne peut se construire sans consensus. Le paradoxe n'est qu'apparent. La diversité des opinions doit être la règle, à condition qu'elles puissent s'exprimer dans un cadre commun, admis par tous les acteurs de la société. On ne peut ainsi bâtir un régime démocratique dans un pays où des oppositions radicales caractérisent les échanges. Il faut en particulier régler la question du projet de société, sans que ce projet soit le résultat d' un arbitrage entre deux contraires comme c'est la cas dans notre pays depuis l'émergence de l'islamisme, mais d'un échange fécond dans lequel les acteurs ne seraient gouvernés que par le souci de l'harmonie, du vivre-ensemble, de la volonté de développer le pays pour prémunir les générations futures d'éventuelles catastrophes qui seraient des effets retardés de notre incapacité actuelle à les prévenir. Les régimes politiques peuvent être classés en quatre catégories. Il y a d'abords les régimes totalitaires (Union Soviétique, Chine sous Mao-Tsé-Toung, Corée du Nord), les régimes dictatoriaux (Le Chili sous Pinochet, l'Argentine sous Videla, la Grèce des Colonels, l'Egypte sous Nasser, l'Algérie sous Boumediene…), les démocraties (pour l'essentiels, les pays occidentaux, le Japon…), les régimes politiques en transition (Russie, Tunisie, Algérie…).

Nous savons, notamment grâce à Hannah Arendt, que la différence entre dictature et totalitarisme n'est pas une question de nuance. Le nazisme est totalitaire parce que c'est un projet global, porté par des masses qui s'identifient à lui, naturellement porté à la conquête du monde extérieur. Rien à voir avec un satrape local, un tyranneau africain qui s'accapare les richesses de son pays en affamant son peuple, qui ne perdure que par la crainte qu'il suscite, en dépit de la haine qu'il inspire. Le seul projet du tyranneau est de durer et de se réserver des moyens de partir avec la caisse en cas de « malheur ». Le fait que l'Algérie soit en transition signifie qu'elle est dans un jeu de bascule qui pourrait la projeter vers l'établissement d'une démocratie véritable mais qui pourrait tout aussi bien la renvoyer à la dictature. Retenons l'hypothèse vertueuse que cette phase de transition, en dépit de l'immobilisme qui en constitue le principal caractère apparent, nous permettra de progresser vers plus de maturité, plus de libertés, plus de transparence… Pour autant, la démocratie représentative telle qu'elle est pratiquée en Occident est-elle l'horizon souhaité ? Sinon, quel régime politique conviendrait à notre pays ? LA DEMOCRATIE REPRESENTATIVE, UN REGIME A BOUT DE SOUFFLE ? Winston Churchill disait de la démocratie qu'elle était « le pire des régimes, à l'exception de tous les autres ». La démocratie représentative, telle qu'elle est pratiquée en Occident, est le produit de l'histoire de cette civilisation. Dans cette histoire, il y a les acteurs, et les rapports de force entre eux. Il y a aussi l'émergence puis le triomphe d'une culture, celle qui est née de l'avènement d'une classe sociale, la bourgeoisie. Celle-ci, parfois grâce à son seul pouvoir financier, à d'autres occasions par son alliance conjoncturelle avec les forces populaires, a arraché aux rois une partie de leur pouvoir et à même fini par les en dépouiller totalement. C'est ainsi que se sont passées les choses, en Angleterre et plus tard en France. Dans ce processus, la bourgeoisie a été capable de développer tout à la fois son pouvoir économique et financier, tout en fondant une nouvelle culture. C'est grâce à la maîtrise de ces deux domaines, que cette bourgeoisie a pu modifier à son profit les rapports de force, tout en nourrissant une très forte méfiance à l'égard du peuple.

C'est ce qui explique que le suffrage universel n'a été instauré que par étapes, au terme d'une longue période durant laquelle la bourgeoisie occidentale a assis son hégémonie culturelle sur les autres classes sociales. Cela explique la mise en place, durant un moment de l'Histoire, du suffrage censitaire, qui n'était ouvert qu'aux personnes disposant d'un certain niveau de revenus. Les électeurs avaient ainsi toutes les raisons d'être attachés au nouvel ordre bourgeois. Ce n'est que lorsque la culture et l'idéologie bourgeoises se sont largement diffusées, jusqu'à leur intégration dans l'imaginaire populaire, que le suffrage universel a été inscrit dans les constitutions. Ce sont les élites, issues de la classe dominante, qui ont constituépour l'essentiel, qui constituent encore aujourd'hui, la « classe politique ». Ce sont ces élites qui se présentent aux élections et qui s'auto désignent comme « représentants du peuple », comme l'émanation de la « souveraineté populaire ». Il y a eu toutefois des épisodes durant lesquels les classes laborieuses ont pu être avoir des représentants choisis en leur sein. Cela a été notamment le cas dans les périodes où les partis communistes représentaient une vraie force. Il a fallu aussi des circonstances exceptionnelles, telles que la Deuxième Guerre Mondiale et la part prise par l'Union Soviétique et les résistances communistes dans la victoire sur le nazisme. Mais la classe bourgeoise veillait au grain. Elle a lâché du lest sur les revendications sociales mais restait vigilante sur le fait que la classe dominée na parviendrait jamais à prendre le pouvoir par les urnes… Une illustration en a été donnée par les récents référendums qui ont été organisés il y a quelques années sur la construction européenne. Les organisateurs, expression de la classe dominante, avaient prévu que le « oui » l'emporte. Là où le « non » a gagné, on a fait revoter le peuple. En France par exemple, le pouvoir est même passé outre. Il a « oublié » le résultat des urnes et a choisi de faire avaliser le « oui » par l'Assemblée Nationale et le Sénat réunis en congrès, c'est-à-dire les « élites ». Ces mêmes élites se succèdent sur les plateaux de télévision pour déplorer la perte de crédit de l'Europe ! La démocratie occidentale est à bout de souffle, pour plusieurs raisons. Les dirigeants n'ont pas réussi à régler les problèmes économiques les plus cruciaux auxquels sont confrontés les peuples : l'emploi et le pouvoir d'achat. Ils ont été incapables de renouveler la question essentielle du sens, à un moment où la perte de celui-ci apparaît comme un symptôme majeur de la crise de civilisation que vit l'Occident. Les multiples scandales de corruption qui la secouent ont discrédité la représentation politique dans son ensemble, ce qui a fait le lit de la progression massive de l'extrême droite fasciste et xénophobe. Parce qu'elle est le produit d'une histoire particulière, la démocratie représentative aurait du mal à s'enraciner aujourd'hui en Algérie. On n'y trouve aucun des facteurs ayant permis son développement en Europe. La bourgeoisie algérienne est embryonnaire. Elle est, dans sa majorité, d'essence prédatrice. Il y a peu de cas de capitaines d'industrie ayant fondé des entreprises ayant permis d'ajouter à la richesse du pays et de donner du travail aux Algériens. C'est plutôt une classe attentive à capter des parts plus ou moins importantes de la rente, et donc pas vraiment inscrite dans le développement et la durée. Il ne faut donc pas s'étonner que ce conglomérat n'ait pas réussi à créer une culture, à donner naissance à des élites susceptibles de servir de modèles aux autres classes sociales. En l'absence d'une telle classe, l'Algérie ne dispose pas de ce vecteur de dynamisme et de progrès qu'a été la bourgeoisie européenne, sans omettre le fait qu'elle a été aussi le fer de lance d'une politique de puissance à travers l'impérialisme et le colonialisme dont notre pays, et bien d'autres, ont connu les affres. Si la démocratie représentative est dans l'impasse en Occident, quel régime politique faudrait-il pour l'Algérie ? UN REGIME POLITIQUE REPONDANT AUX BESOINS DES ALGERIENS : Dans bien des domaines, le mimétisme est une absurdité, résultant d'une aliénation et d'une défaillance de l'intelligence. Cela est vrai aussi en politique. C'est ainsi qu'ont fait preuve d'aveuglement et d'incompétence les dirigeants de pays anciennement colonisés qui ont fait appel à des constitutionnalistes européens pour rédiger, au profit de ces Etats « nouveaux, des constitutions « clés en mains », alors que ces experts ne connaissaient rien des peuples concernés. Comme ne pas se souvenir des mots d'Ibn Khaldoun, et qui s'appliquent si bien ici, ainsi que dans bien des domaines dans lesquels la haine de soi exerce son impitoyable magistère : « Et le vaincu toujours imite le vainqueur… On voit toujours la perfection (réunie) dans la personne d'un vainqueur. Celui-ci passe pour parfait, soit sous l'influence durespect qu'on lui porte, soit parce que ses inférieurs pensent, à tort, queleur défaite est due à la perfection du vainqueur. Cette erreur de jugementdevient un article de foi. Le vaincu adopte alors tous les usages du vainqueur et s'assimile à lui : c'est de l'imitation (iqtidâ) pure et simple. » ? Ibn Khaldoun s'inspirait d'Al Farabi, lui-même s'inspirant d'Aristote, notamment de l'une des leçons principales de la pensée de celui-ci : Il n'y a pas de constitution parfaite (comprendre « pas de régime politique parfait ») : il convient que chaque peuple trouve la constitution qui lui convient. Or, ne peuvent convenir que des institutions nées des « entrailles d'un peuple, de son histoire, de sa géographie, de son tempérament, de sa culture, de son imaginaire, des leçons qu'il a su tirer de ses expériences, heureuses et malheureuses. Al Farabi professait que le meilleur régime politique est celui dans lequel les âmes de ses habitants sont aussi saines que possible. Ses traités politiques accordent une très grande part à la question de l'âme humaine. Au début de ses « Aphorismes choisis », il va jusqu'à définir ce qui constitue selon lui la santé et la maladie de l'âme et du corps. Ainsi, la santé de l'âme consiste en ce qu'elle est telle qu'elle peut toujours choisir de faire ce qui est bien et de mener des actions nobles. À l'inverse, la maladie de l'âme consiste en ce que celle-ci n'est capable que d'actions mauvaises.

La pensée d'Al Fârâbî définit la santé et la maladie de l'âme d'un point de vue avant tout moral. Il est frappant de voir que la santé et la maladie du corps sont définies dans les mêmes termes, à une exception près, de taille : le corps ne peut rien faire s'il n'a pas été activé par l'âme. Ainsi, nous retrouvons la primauté de l'âme sur le corps, héritée d'Al-Râzî. Depuis 1962, l'Algérie vit à côté de son histoire, dont le peuple a été expulsé. Cette expulsion n'a pas commencé avec la colonisation. Elle remonte loin dans le temps puisque l'Empire Ottoman a exercé sa souveraineté en Algérie sous couvert de Califat. Même s'il n'a pas laissé une trace globalement positive dans le pays, on ne peut mettre sur le même plan la manière dont il a administré l'Algérie et les horreurs qui ont été la marque de la colonisation française… Le peuple algérien a été en certaines circonstances acteur de son destin, d'abord en résistant à l'invasion coloniale, puis à la domination française, enfin en menant une guerre de libération couronnée de succès en 1962. Peu à peu, il a été dépossédéde sa victoire par une minorité qui a pris le pouvoir par la force en prétendant savoir, pour lui et à sa place, ce qui lui convenait. Cette minorité a surtout brillé par son incompétence et par l'indigence de sa pensée. Il est vrai qu'il y a une énorme différence entre le peuple algérien de la période de la guerre de libération et celui d'aujourd'hui. Constat amer : sans ignorer le contexte ni la longue chaîne des échecs qui ont mené l'Algérie au désastre à la fin des années 1980, le peuple a manqué un rendez-vous crucial avec l'Histoire en choisissant un parti, le FIS, qui n'était rien d'autre qu'une version « islamisée » du FLN qui a ruiné le pays. Ce faisant, le peuple avait choisi de demeurer hors de l'Histoire. Il avait préféré la férule d'un père plutôt que l'émancipation et la responsabilité pour lui-même. Ce choix s'est révélé d'autant plus tragique que ses conséquences ont conduit à la décennie noire, et à la paralysie actuelle de la société, effrayée par la possibilité d'un mouvement, attentive à ne surtout rien changer par peur du retour des amants de l'apocalypse. Ces constats nous mettent face à une vérité douloureuse : d'un côté des dirigeants incompétents et de l'autre, un manque de discernement de la part du peuple. Il y a au moins un espoir, c'est que la tragédie des années 90 fasse progresser la lucidité et la maturité et qu'elle cesse de constituer un blocage mental. Comme disait Malraux, « il faut transformer l'expérience la plus large en conscience ». LA NECESSAIRE SEPARATION DU POLITIQUE ET DE LA RELIGION Le peuple algérien est musulman dans son écrasante majorité. Cela veut dire que l'Islam est très présent dans la vie de la société. Que l'on soit fervent pratiquant ou tiède, voire mécréant, nous avons les mêmes coutumes, la même façon de traiter nos vieillards, nos malades, la même manière de nous marier, d'enterrer nos morts, la même mémoire des légendes que portent à travers les siècles la mémoire de notre peuple. Ce sont des faits sociétaux, qui n'ont rien à voir avec la pratique politique. D'ailleurs, la pratique politique n'a pas à s'en saisir. C'est la société qui définit son mode de vie. Aussi, quand la politique se mêle de convoquer le sacré, le plus souvent de façon inopportune, elle n'est pas dans son rôle. Elle est chargée de veiller aux intérêts du peuple, à son éducation, à sa protection, à sa promotion, tâches dont elle s'acquitte pour l'heure bien mal. Serait-ce la raison pour laquelle nos dirigeants font assaut de démonstrations de religiosité ? Serait-ce pour faire oublier tous les échecs, tous les reniements, les mensonges, la corruption ? Croient-ils vraiment que le peuple est dupe ? Le mot « politique » n'existe nulle part dans le Coran. En revanche, on y trouve des recommandations abondantes qui doivent permettre aux musulmans de vivre ensemble : l'équité, la justice, le primat de la consultation, l'honnêteté… Voilà des recommandations d'essence divine qui ne trouvent guère d'écho aujourd'hui. Il vaudrait bien mieux que nos gouvernants satisfassent à ces obligations plutôt que de faire assaut de religiosité dans l'espoir de complaire à leurs administrés.

Nous aussi, citoyens Algériens, quelle que soit l'état de notre croyance, devrions nous en inspirer… Le souvenir de la décennie noire, l'équipée sanglante de Daesh, les exemples qui abondent dans le passé de régimes « religieux » ayant commis des massacres contre leurs propres peuples devraient inciter à l'interdiction pure et simple de tout parti politique se réclamant explicitement de la religion… Sans doute est-il nécessaire de parvenir à une forme de sécularisation. John Locke, dans une déclaration au bon sens bienvenu, souligne dans son « Traité sur la tolérance » que « tout le pouvoir du gouvernement civil n'a rapport qu'aux intérêts civils, se borne aux choses de ce monde et n'a rien à voir avec le monde à venir. » La Charia est souvent présentée, à tort, comme étant la loi divine. C'est oublier qu'elle a été élaborée deux siècles après l'avènement de l'Islam. Certes, elle s'appuie sur le Coran mais elle n'en constitue qu'une lecture possible, qui a donné lieu à un texte ressortissant à 95 % du droit positif (lois, règlements, jurisprudence à partir des décisions de tribunaux et, en particulier, de cours suprêmes, de doctrines à base d'écrits de théoriciens du Droit…). Au nom de quoi cette production humaine a-t-elle acquis ce statut qui lui confère une autorité absolue, et, surtout, suscite le rejet par avance de toute autre interprétation ? Comme le signifie Mohamed Talbi, pour les musulmans, « Seul, le Coran oblige ! ». A titre indicatif, les châtiments tels que la lapidation des femmes adultères ou l'amputation de la main pour les voleurs ne figurent nulle part dans le Coran. La Charia se prêt donc tout à fait à un effort d'adaptation aux nécessités du temps, au nom d'une modernité bien comprise. Par ailleurs, quelle peut bien être la nécessité d'inscrire la référence à la religion dans la Loi Fondamentale, dans un pays à 95 % musulman, au moins de culture ? Est-ce que les rédacteurs de la Constitution pensent vraiment que cette inscription est de nature à protéger l'Islam ? C'est d'autant plus ridicule que la Constitution elle-même, celle qui est censée couler dans le marbre les « constantes » de la Nation, est foulée aux pieds par les pouvoirs successifs. Elle a perdu son caractère « sacré » depuis qu'elle s'est ajustée aux prolongations de mandats présidentiels successifs et qu'on songe à les torturer une nouvelle fois pour remettre la clause de limitation de ces mêmes mandats ! D'une manière générale, il faut en finir avec la matrice de la contrainte exclusive. Il n'est pas inutile de rappeler que la liberté de conscience est reconnue dans le Livre : « Croit qui veut, mécroit qui veut ». Il n'est donc pas dans les attributions d'un gouvernement, quel qu'il soit, de faire régner un prétendu « ordre moral ». Bien entendu, il ne s'agit pas non plus de laisser libre cours à des comportements qui provoquent la traditionnelle pudeur, liée à l'éducation que nous avons reçue depuis l'enfance. Il s'agit de laisser la liberté à chacun de se déterminer, tout en imposant à tous les règles de civilisation que nous avons en partage. Songeons qu'au Moyen-Age coexistaient en terre d'Islam musulmans, juifs, chrétiens, agnostiques, Arabes, Berbères, Chinois, Perses... Cette période correspond à l'âge d'or de l'Islam, quand il illuminait le monde. Cette diversité a disparu pour faire place à une société monocolore, intolérante, régie par la contrainte.

Cette même société a abandonné depuis des siècles toute prétention à dire quelque chose au monde, à participer à sa marche en contribuant à son développement économique, politique, artistique. Relation de cause à effet ? Sans nul doute. Le rôle de l'Etat est de garantir à tout un chacun sa sécurité, son éducation, l'accès aux soins, une citoyenneté qui ne soit pas nécessairement d'essence religieuse… Il n'est surtout pas celui d'un gardien de la morale. Il est au service de tous les citoyens, indépendamment de leur religion ou de la profondeur (apparente !) de leur foi. Qu'il s'acquitte de ses obligations et qu'il laisse la société régler les questions qui la concernent. Cela fait si longtemps que le peuple a été privé de son droit à la parole, si longtemps qu'on décide pour lui… Nous nous garderons de tomber dans ce travers en lui apportant des « solutions toutes faites du haut de notre « expertise ». Redonnons-lui la parole, invitons-le à débattre de son avenir… Pour notre part, nous avons fait des propositions, sur deux points notamment : impossibilité de transposer la démocratie représentative occidentale en Algérie, séparation réelle entre politique et religion. Il faut, à notre sens, rendre la parole au peuple, non pour un référendum mais l'inviter à débattre, à faire des propositions. Il y faut une organisation pour que cette parole circule du douar jusqu'à la ville. Inspirons-nous du précédent du débat sur la Charte Nationale de 1976, à ceci près que, cette fois, il ne doit pas être question d'instrumentalisation ni de déni de la parole populaire.

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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 11:37

~~Nous avons longuement abordé la question du système de croyance dans une précédente livraison (Le Quotidien d'Oran du 5 février 2015). Nous y pointions notamment le décalage, pour ne pas dire le gouffre, entre la pratique religieuse et l'éthique. Nous y voyions une des dimensions, une des causes du problème identitaire. Les raisons sont multiples. Il y en a une qui les synthétise. Elle pourrait s'appeler « l'esprit de réaction ». Au temps de sa splendeur, c'est la civilisation arabo-musulmane (rappelons que le « arabo » renvoie à la langue du Livre et non à une quelconque ethnie. Pas de querelles inutiles, de grâce !), qui dictait la marche du monde. Une grande partie de l'humanité s'était enrôlée sous sa bannière et participait de manière active à son rayonnement. Une autre partie, l'Europe notamment, à la notable exception de l'Espagne, de la Sardaigne et d'une partie du Sud, avait réussi à se maintenir hors du champ de l'Islam. Ce n'est pas pour autant qu'elle avait prospéré. Elle était au contraire plongée dans le sous-développement, la misère, la faim. L'Eglise y était toute-puissante et exerçait un magistère sans partage sur la population. Elle veillait à ce que soit aboli tout sens critique, toute velléité de révolte à caractère social. Les Croisades déroulaient le fil de leurs horreurs. L'Inquisition s'annonçait, avec son cortège d'abominations. Le clergé était chargé de maintenir la population dans un état de grande misère intellectuelle. Il imposait une vision littérale du christianisme, quasi apocalyptique. Les autodafés étaient nombreux. Des penseurs, des philosophes fuyaient l'obscurantisme occidental pour trouver refuge en terre musulmane. L'Eglise distribuait des « indulgences » contre argent comptant. Ces « indulgences » étaient censées garantir l'entrée au Paradis à ceux qui en avaient accumulé un nombre suffisant. Peu importait leur conduite ou leur moralité ! L'avènement de l'Occident moderne renverse la donne. C'est chez lui que se développent les arts et les sciences, chez lui que les philosophes posent les questions fondamentales qui obsèdent l'Humanité. Le monde arabo-musulman suit la trajectoire inverse. Les livres d'Ibn Rochd sont brûlés. El Farabi est voué aux gémonies. Les arts et les lettres perdent leur lustre. Peu à peu, ce monde se racornit, se crispe, se renferme, avec pour tout message le rappel inutile de sa grandeur enfuie. La liberté de création est mise sous le boisseau. La pratique religieuse devient ostentation. La spiritualité, la sérénité, qui étaient les marques de l'Islam, disparaissent pour laisser place à l'hostilité, le soupçon, la haine. Nous en sommes actuellement sans doute au degré zéro de cette chute séculaire. Est-il possible de la stopper ?

RELIGION ET RELIGIOSITE

Les crises sont multidimensionnelles. Historiquement toutefois, elles renvoient à une matrice ultime qui est, d'abord l'interrogation introspective, source de désordre et d'inquiétude, puis l'absence d'interrogation et le repli sur une sorte de pré carré identitaire, formé d'une sorte de plus grand dénominateur commun et qui en l'espèce est l'étalage d'une manière uniforme d'appréhender le fait religieux. Quand la référence est le plus grand dénominateur commun, c'est-à-dire ce qu'on croit avoir en partage avec, sinon l'ensemble, du moins l'écrasante majorité de la société, elle ne peut être qu'étroite. Elle ne peut que s'accompagner du rejet de l'initiative, de la liberté de pensée, d'expression, s'agissant de la pratique religieuse, cette vision étriquée, s'étendant naturellement à tous les domaines de la vie. La religion, c'est l'immanence, le sacré, une réponse aux interrogations qui taraudent l'Humanité depuis son avènement sur terre. C'est une vision ample, qui embrasse la raison, l'émotion, qui s'adresse à chaque individu comme s'il était le seul destinataire du message. C'est le creuset dans lequel se forgent les valeurs qui permettent à l'Homme de se transcender, de surmonter ses pulsions animales et s'inscrire dans le long fil du développement de l'humanité. C'est elle qui permet à l'Homme de s'élever au-dessus de sa condition, de ses basses contingences, elle encore qui lui permet de se sentir dépositaire d'une mission ardente, celle de vivre comme un receveur et un passeur. Les derviches tourneurs de Turquie et d'Egypte, dans leur ample rotation maintiennent la paume droite levée vers le ciel, la paume gauche dirigée vers le bas. « Je reçois et je donne. Je ne garde rien pour moi. » Telle est la signification de cette attitude. Sans la prescience de cette valeur suprême, l'Humanité n'aurait pas édifié ces palais somptueux, ces mosquées déployant leurs élégants minarets vers le ciel, ces cathédrales. Sans elle, les scientifiques ne se seraient pas usé la santé à la recherche de la compréhension des mystères de l'Univers, des secrets de la médecine et du corps humain. Il n'y aurait pas de littérature, pas de poésie, dans un monde sans transcendance. Sans elle, pas de mosquée de Kairouan, de Damas ou de Cordoue. Sans elle, nous n'aurions pas connu la splendeur de l'Alhambra. C'est le propre des civilisations que de laisser ouverts les immenses champs d'investigation qui constituent notre univers, de permettre aux ressources de l'esprit de se déployer, à l'initiative créatrice de s'exercer. Quand les civilisations déclinent, l'humain se rapproche de sa condition animale. Il ne se sent plus comptable du devenir de la Terre qui l'accueille. Il ne se sent aucune responsabilité vis-à-vis de ceux qui lui succèdent. Il ne participe pas à une œuvre dont il sait qu'il ne lui survivra pas. Il n'a plus le sentiment en effet de constituer un rouage, modeste mais nécessaire, dans la longue chaîne de l'Humanité.

L'écrasante majorité des géniaux ouvriers musulmans qui les ont édifiées n'ont pas pu contempler les merveilles auxquelles ils avaient consacré leur sueur et parfois leur vie entière. Mais ces merveilles portent encore aujourd'hui le témoignage de leur valeur et de la grandeur de la civilisation qui a permis à des artisans talentueux mais sans-grade de justifier leur existence en apportant leur participation au développement de l'art. Le musulman n'est plus dans cette disposition d'esprit. Il est le négatif de son lointain ancêtre. Sans doute lui arrive-t-il de se poser des questions existentielles, mais il les rejette aussitôt parce qu'elles dérangent le mode de vie qu'il a adopté, à l'instar de l'écrasante majorité de ses concitoyens, un mode de vie fondé sur des règles simples, fournies par une lecture littérale des textes sacrés. Il adopte le même costume que la foule qui l'environne, la même lecture dogmatique comme clé d'interprétation des événements du monde. Il s'acquitte de ses obligations littérales, profession de foi, prière, Ramadhan, Zakat, et il participe aux tirages au sort qui désignent les heureux élus qui pourront se rendre en pèlerinage à La Mecque. Ses conversations ne dérivent jamais vers les sujets « dangereux », susceptibles de l'amener à des interrogations lourdes. Il se contente d'échanger avec les autres sur la meilleure manière de faire ses ablutions, s'il convient que les pieds des prieurs soient maintenus en contact, s'il faut laisser pendre ses bras ou les croiser devant sa poitrine. Il subit invasion sur invasion. Il connaît l'occupation coloniale. Il trouve souvent les ressources pour se libérer, mais il n'a pas suffisamment de ressort pour transformer cet affranchissement en émancipation. Il subit l'évolution du monde. Il n'a pas les armes pour y participer, devenir acteur de son destin. Il continue de se contenter du respect de ses obligations dogmatiques, de suivre les enterrements, de s'astreindre à faire la prière à la mosquée. Il sait exactement combien de « Hassanates » (sortes de bons de bienveillance) lui vaut chacun de ses actes. Il en tient une comptabilité scrupuleuse. Il pourrait presque savoir par avance s'il a le compte pour rentrer au Paradis avant même d'avoir rendu l'âme… Tout cela ne constitue pas une identité. Nous sommes des clandestins, des sans-papiers de la civilisation ! La régularisation passe par l'acceptation de notre retour au monde, à ses problèmes, à son océan de questions qui ne peuvent être évacuées par l'enfermement, la négation, l'anathème. Pour cela, il faut abandonner l'idée que la religiosité puisse constituer un substitut, voire une échappatoire à la religion. La meilleure preuve de l'inanité de cette idée est que, à l'ombre de cette religiosité ambiante, se sont développés le mensonge, la corruption, la violence et l'ignorance, qui sont devenus tellement banals qu'ils ne sont même plus vraiment considérés comme des défauts !

L'ISLAM ET LA CULTURE RELIGIEUSE

Le corollaire du rétrécissement du champ de la libre discussion est la perte de l'individu. L'Islam est une religion certes fondée sur la communauté, mais pas une communauté qui n'aurait pour seul souci que d'imposer à ses membres un même costume, des usages identiques, et de veiller à ce qu'ils ne s'écartent jamais de la voie étroite qu'ils suivent de concert. Il ne faut pas perdre de vue que l'Islam est d'abord une religion mais est aussi une civilisation, une manière d'appréhender le monde. Ce n'est pas affaire que de religion. Des chrétiens arabes se définissent comme « chrétiens par la foi, arabo-musulmans par la civilisation ». Feu Ibrahim Souss, écrivain palestinien, chrétien, représentant de l'OLP en France entre 1978 et 1992, avait décontenancé le journaliste français qui l'interviewait sur France2. A la question « Comment arrivez-vous à vivre et à cohabiter avec une majorité musulmane ? », il avait répondu qu'il n'était pas question de cohabitation mais de fusion dans le partage de l'identité culturelle arabo-musulmane. Nous n'en sommes plus là aujourd'hui… Nous sommes dans la crispation et le rejet.

LA NECESSITE D'ENRICHIR LES CROYANCES ET DE RENOUVELER LES VALEURS

Force est de constater que les mosquées n'ont jamais été aussi pleines et qu'il n'y a jamais eu si peu de musulmans. Dans le quotidien de chacun, la religion n'a jamais été aussi présente en paroles et jamais si peu dans les conduites. Pour faire face à ce décalage, les extrémistes qui instrumentalisent la religion prétendent détenir la solution : il suffirait, à les entendre, de revenir à la pureté du message originel et tous les problèmes seraient résolus. Cette approche, révélatrice d'une faillite de l'intelligence, est l'une des principales causes de la tragédie des années 90 en Algérie, et de ce qui se passe actuellement dans plusieurs pays musulmans. Or, la solution n'est certainement pas dans le rejet du manteau identitaire arabo-musulman. Ce manteau a considérablement perdu de son lustre en raison de l'étroitesse d'esprit qui a conduit à la situation actuelle.

UNE APPROCHE FONDEE SUR LA RAISON CRITIQUE MONTRE QUE LES SYSTEMES DE CROYANCE POURSUIVENT TROIS FINALITES PRINCIPALES : Elles s'efforcent de réduire l'angoisse de l'Homme au regard de sa finitude, de l'inéluctabilité de la mort. De là découle le discours religieux sur la vie éternelle, sur l'immortalité de l'âme, sur le Jugement Dernier, sur l'Enfer et le Paradis. Elle est, à cet égard, un anxiolytique. En même temps, elle joue un rôle d'antidépresseur face aux drames, aux tragédies qui sont inhérents à la condition humaine. Elles produisent des valeurs morales, une éthique, qui sont au fondement d'un code de conduite dont la finalité est de permettre aux hommes de coexister dans la paix : l'interdiction du meurtre, les notions de licite et d'illicite, le Bien et le Mal, la solidarité, la bienveillance, le pardon… Elles fondent également des civilisations. Elles abordent en effet les questions essentielles que se posent les hommes : D'où vient le monde ? Comment l'Homme est-il ce qu'il est ?… Elles posent ainsi la question du sens. C'est cette question qui engendre la méditation, la philosophie, l'art, la recherche de la connaissance des mécanismes qui sont en jeu, l'édification de monuments qui traversent les siècles, rivalisant de beauté et de grandeur pour proclamer, face à la réalité de la mort, l'éternité de la vie. La dernière finalité, on l'aura compris, est absente. Elle est pourtant la plus importante sans doute. Certains se plaisent à souligner que l'Islam est la cause de l'échec et de l'impuissance des pays musulmans. Non, la cause réside dans l' « oubli » de cette troisième dimension, celle qui qui fait sens et qui élève l'Homme. S'il y a crise, c'est à cette absence qu'elle est due. Elle ne sera donc pas résolue par un surcroît de religiosité mais par un retour des musulmans sur le devant de la scène. Il ne doit pas s'agir de bruyantes rodomontades mais d'un éveil culturel, d'une liberté retrouvée, d'un vivre-ensemble assumé, non pas dans le silence et le conformisme, mais dans le débat permanent. Il faut naturellement cesser d'instrumentaliser l'Islam comme l'ont fait ceux qui gouvernent l'Algérie depuis 1962, pour tout justifier, tout légitimer par un habillage religieux : le Parti unique, le « socialisme », la « révolution agraire », la lutte contre les progressistes et, en fin de compte, la dictature qui a prévalu jusqu'à la fin des années 80 et qui perdure d'une façon beaucoup plus insidieuse. L'Algérie a un besoin vital de se mettre à jour, de se moderniser, en se référant à la civilisation dans laquelle l'assigne son histoire. Réintégrer son être culturel après des siècles d'acculturation sera le gage de l'entrée dans une modernité qui ne sera pas un banal mimétisme. Il convient de lever le malentendu qui pèse sur le concept de « modernité ». « Modernité », « Modernus », en latin, signifiait à l'époque où ce concept a été créé : « juste maintenant », « récemment ». On opposait la modernité à la tradition. On a oublié la signification originelle du concept pour lui faire dire n'importe quoi, ou en l'utilisant pour camoufler des arrière-pensées inavouables. C'est ainsi que, pour les Occidentaux, être moderne, c'est leur ressembler en tous points. A leurs yeux, sont « arriérés » et « barbares » tous les peuples qui n'adoptent pas leur mode de vie, leur façon de penser, leurs mœurs, leurs législations, leurs institutions, leurs concepts, leur imaginaire… En dernière analyse, sous couvert de modernité, il s'agit d'une injonction visant à nous contraindre à adopter l'identité occidentale. Cette injonction est exprimée de manière d'autant plus péremptoire que cette même identité occidentale traverse une crise si grave qu'elle ne s'en remettra peut-être pas. Ce faisant, l'Occident ne contribue pas à « moderniser » le reste du monde, mais il exporte partout où il peut sa propre crise, souvent au nom de sa conception des Droits de l'Homme… Or, la modernité ne signifie pas imitation mais capacité d'adaptation aux nécessités de notre temps. C'est l'élan vital qui permet d'aller de l'avant, d'oser, d'entreprendre, de participer à l'aventure humaine. C'est cet élan vital que les Algériens doivent s'efforcer de retrouver grâce à une thérapie collective qui passe par l'édification d'une identité commune assumée, sereine, sûre d'elle-même tout en restant disponible à l'accueil d'apports extérieurs. Tant que l'on n'aura pas engagé cette thérapie par l'Identité, l'énergie vitale de l'Algérien restera sous le boisseau et il sera quasiment impossible de passer de la velléité à la volonté, pas plus que l'on ne peut accéder à la modernité si on ne peut s'appuyer sur un socle identitaire solide. Il n'y a donc pas la fatalité d'une modernité exclusivement occidentale, même s'il faut prendre en Occident ce que cette civilisation a produit de positif dans de nombreux domaines. Elle est en effet aussi porteuse de valeurs universelles et elle a été capable de faire progresser toutes les sciences. Il convient donc de s'inspirer de l'attitude des Japonais au XIXème siècle, sous l'ère du Meiji : Ils ont accepté les sciences et les techniques occidentales, tout en conservant l'essentiel : leur identité. Mais il est vrai que, à l'époque, les Japonais disposaient de ce socle identitaire qui nous fait défaut. N'étant pas dotés d'une identité cohérente et solide, les Algériens n'ont même pas été en mesure de mettre à profit la proximité géographique de l'Europe pour y puiser un savoir objectif. A contrario, c'est parce qu'ils ont su retrouver leur identité que les Européens ont été capables de puiser dans la civilisation arabo-musulmane ce qui leur était nécessaire pour produire la Renaissance, époque de basculements historiques dans tous les domaines. Modernité et identité sont donc fortement liées. Une modernité sans identité est un facteur supplémentaire d'aliénation et d'abaissement. La vraie modernité n'est donc pas incompatible avec l'Islam car rien, dans la religion, n'interdit de créer, d'inventer, d'innover. Cette adaptation est une obligation ardente. Elle nous est nécessaire pour, dans l'immédiat, mettre à jour l'économie algérienne pour qu'elle soit en mesure de relever le défi de la mondialisation. L'Islam ne s'oppose pas non plus à l'acquisition du savoir dans tous les domaines. Au contraire ! La quête du savoir et sa transmission sont des obligations. Si les musulmans ont décroché depuis des siècles par rapport aux sciences et aux technologies, ce n'est pas pour des raisons religieuses mais parce qu'ils sont privés d'une grande partie de leur énergie vitale. Leur intelligence, leur volonté, sont partiellement inhibées. Là encore, c'est par une thérapie collective que l'on retrouvera énergie, intelligence, volonté, sachant que cette thérapie doit permettre aux Algériens de retrouver un regard positif sur eux-mêmes

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Published by Blog kamal guerroua - dans analyse
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13 mars 2015 5 13 /03 /mars /2015 11:34

Après les symptômes et les causes, nous abordons dans cette troisième partie les pistes de réflexion pouvant déboucher sur des issues à la crise. Il n'y a bien sûr aucune solution»clés en mains» proposée, mais des pistes, des éclairages, susceptibles d'aider à identifier des solutions. Car elles existent ! Mais leur recherche, leur mise au jour ne se réaliseront qu'au terme d'un débat large, apaisé, sans tabou. C'est à ce débat que nous appelons, autour des thèmes que nous avons soulevés et éventuellement d'autres… L'identité est un facteur essentiel à la cohésion d'une société et d'une Nation. Nous avons souligné dans la livraison consacrée à ce thème l'état de délabrement qui la caractérise en Algérie (Septième partie : L'identité et l'absence d'une épine dorsale linguistique, Le Quotidien d'Oran, 29 janvier 2015). Une sortie de crise est conditionnée, entre autres, par le règlement trop longtemps différé de cette grave question. QU'EST-CE QUE L'IDENTITE ? Il s'agit de la désignation paradoxale de deux contraires : ce qui est identique (unité) et ce qui est distinct (unicité). Chacun de nous a une identité propre, fruit d'une histoire personnelle, d'une croyance, d'une généalogie… L'anthropologie ne considère pas l'identité comme une qualification individuelle mais comme un rapport. Ainsi, la question de l'identité est non pas «qui suis-je ?», mais «qui je suis par rapport aux autres, que sont les autres par rapport à moi ?». Le concept d'identité est donc inséparable de celui de l'altérité. L'identité nationale, qui n'est pas la somme des identités particulières, constitue une sorte de marqueur collectifpour la nation.Elle est forgée par la géographie, l'Histoire, la langue, le système de croyances. LA GEOGRAPHIE Vaste pays, l'Algérie se caractérise par la diversité des caractères. L'une des missions essentielles du système éducatif de transcender les cultures particulières au profit d'une culture commune. C'est lui qui transmet, dans une langue partagée,les valeurs fondamentales dans lesquelles se reconnait le plus grand nombre, qui constituent le gage de la cohésion. A un degré moindre, le système de communication contribue au renforcement de l'identité en surmontant les « fatalités » géographiquespar la casse des cloisonnements, le désenclavementdes régions, la réduction, grâce à la multiplication des échanges, des structures et des systèmes d'identification archaïques. Si Constantine et Annaba étaient à deux ou trois heures de TGV de Maghnia ou Oran, que resterait-il du régionalisme ? Ce serait le plus sûr moyen d'obtenir un brassage des populations par le commerce, les études, le tourisme, les mariages… L'exemple suisse montre comment un volontarisme peut venir à bout d'une géographie peu propice à l'unification. L'HISTOIRE Elle joue un rôle déterminant dans la construction de l'identité d'un peuple.

Les Algériens ont été bien malmenés, non seulement par l'Histoire mais aussi par son écriture. Jusqu'à présent, elle a été écrite par les colonisateurs ou par le régime.Le colonisateur a conduitson entreprise de domination et d'infériorisation des colonisés au nom d'une prétendue «mission civilisatrice». Ce n'est pas le moindre de ses ravages que d'avoir alimenté la haine de soi chez les colonisés.Le régime en place depuis 1962 présente l'Histoire comme une épopée dans laquelle il tient le beau rôle.Personne ne croit à cette fiction. Le mensonge institutionnel nourrit à son tour la haine de soi. Il est temps que l'Histoire de l'Algérie soit écrite par des historiens honnêtes et compétents. Nous n'en manquons pas. Il y a déjà eu les travaux de feu Mahfoud Kaddache notamment. Il y en a d'autres mais ils restent largement confidentiels. Il faudrait que la jonction se fasse entre ces travaux et la population. Cette histoire sincère pourrait faire office de thérapie et contribuer à faire refluer le sentiment d'infériorité. Elle pourrait aussi être un vecteur d'unification et de consolidation d'un sentiment national. Elle participerait de l'écriture d'un «roman national» auquel adhérerait le plus grand nombre. LA LANGUE ET LE SYSTEME EDUCATIF L'arabe dit «classique» est une langue de civilisation. Avant qu'il ne soit dévoyé, l'arabe dialectal était un sous-produit de l'arabe classique, avec des apports résiduels du berbère, langue originelle des Algériens.On ne peut pas construire une identité commune sur une fragmentation linguistique. Il faut une langue unificatrice qui, en Algérie, ne peut être que l'arabe classique, même si cette langue doit être mise à jour. Certains prétendent que cette langue est trop immergée dans la religion pour pouvoir accéder à la modernité. Ceux-là oublient qu'elle a été la langue des plus grands médecins, mathématiciens, géographes, philosophes, poètes, qui comptent dans l'histoire de l'humanité. Elle a donc été la langue de la rationalité sous ses trois formes : théorique, critique et autocritique. Si les peuples arabes se sont retrouvés dominés à un certain moment de leur histoire, ce n'est pas à cause de la langue arabe. C'est au contraire la perte de cette langue qui est aujourd'hui un facteur de régression en termes de civilisation. Facteur d'unification à l'intérieur des frontières de l'Algérie, la langue arabe est aussi un vecteur formidable de communication avec les pays et peuples voisins, notamment ceux du Maghreb. Cette langue doit être portée, véhiculée par un système éducatif digne de ce nom. Pour cela, il faut la réunion de plusieurs conditions, les principales étant la formation des maîtres et des formateurs, des programmes ainsi qu'une pédagogie permettant de développer l'intelligence, les capacités d'analyse, l'esprit critique, la rationalité sous ses trois formes. Le système éducatif doit être au cœur de toute stratégie de développement. Il doit éduquer à la citoyenneté, l'ouverture aux autres. Il doit aussi, à l'instar de ce qui se fait aux Etats-Unis, enseigner l'estime de soi. Le bilinguisme absolu, séduisant en théorie, serait impraticable dans la réalité et même dangereux car il pourrait être gros de la naissance et du développement de deux sentiments d'appartenance différents en attendant d'être antagonistes. On voit les dérives de ce système en Belgique, pays au bord de l'éclatement en deux entités hostiles. Un moyen terme consisterait à rendre obligatoire, durant tout ou partie de la scolarité l'apprentissage de la langue berbère sur l'ensemble du territoire algérien. La reconnaissance de l'égalité de dignité des langues serait un facteur d'apaisement et de respect mutuel et viendrait en appui de l'enseignement de l'Histoire qui doit accorder toute son importance au volet berbère, avant et après l'arrivée de l'Islam, de l'histoire de l'Algérie. La prolifération des universités et des centres universitaires a produit cette situation absurde qui fait que de jeunes Algériens peuvent faire toute leur scolarité, du primaire jusqu'au doctorat d'Etat et au poste de professeur d'université sans quitter sa ville de naissance. Il faut casser cette logique propice à l'enfermement régionaliste en exigeant que le cursus universitaire comporte une partie de la durée des études dans une autre wilaya du pays. On peut aussi demander aux enseignants de faire une partie de leurs années de service hors de chez eux. A charge pour le Pouvoir de réunir les conditions pour que cette mobilité puisse s'opérer dans des conditions dignes. IDENTITE ET NATION L'identité est le sentiment, propre à chaque individu, de faire partie d'une nation. Ce sentiment naît de l'intériorisation de repères identitaires, résultant de la visibilité permanente de points communs, de symboles. Cette visibilité est, en général, organisée volontairement par l'Etat afin d'en imprégner les individus dès leur enfance. Ainsi, L'Égypte revendique la pierre de Rosette qu'elle considère, selon l'égyptologue Zahi Hawass, comme une icône de l'identité égyptienne. Jean-Claude Carrière estime que le Mahabharata »est l'Inde même», et que tous ses détails «font encore aujourd'hui partie de la vie quotidienne de l'Inde. L'Espagne traîne le souvenir encore proche de la guerre civile qui a dressé des Espagnols contre d'autres Espagnols. Avec la transition et l'intronisation de Juan Carlos, l'identité espagnole s'est construite sur un pacte d'oubli. L'hymne national espagnol est ainsi l'un des rares hymnes sans paroles… Mais comment s'articulent les identités individuelle et collective, quel est le rôle de la nation qui leur sert de support ? L'identité collective ne serait-elle que l'expression nationale du partaged'une origine commune, d'un passé commun, par l'ensemble des individus qui constituent le peuple, qui forment la nation ?Dans ce cas, elle doit pour sa permanence faire appel à l'Histoire et à la mémoire, souvent perçues à tort comme interchangeables. La mémoire est une caractéristique évolutive, un «phénomène toujours actuel, un lien vécu au présent éternel, toujours portée par des groupes vivants», selon l'historien Pierre Nora. A contrario, toujours selon le même Pierre Nora, «l'Histoire est une reconstruction problématique et incomplète de ce qui n'est plus.» L'Histoire peut être falsifiée. Elle l'est, de fait. Sa relation d'une guerre peut présenter des divergences considérables, selon qu'elle soit écrite par les vainqueurs ou les vaincus. La mémoire ressort plus de la perception, avec une part d'irrationnel et de légende. C'est à elle que nous devons le mode de vie, les codes qui nous gouvernent aujourd'hui sans que nous en connaissions forcément l'origine. C'est elle qui est le siège de nos repères identitaires. L'identité collective, creuset du sentiment national, n'est pas déterminée par les gènes.Ainsi, la Somalie a beau être l'un des rares pays homogènes d'Afrique, sur les plans ethnique, religieux et culturel, elle est en lambeaux. Rien de plus simple quand on a envie d'assassiner son voisin que de pointer en lui une différence. Si ce n'est la religion ou l'ethnie, ce sera la tribu, le clan ou le lignage. La majeure partie de l'Occident est constituée de pays à forte tradition d'immigration. Ils se caractérisent par une forte diversité culturelle, religieuse, voire linguistique, comme c'est le cas des Etats-Unis, du Canada, de la Belgique ou de la Suisse. Cela n'a pas empêché, en dépit de conflits sérieux mais d'une intensité trop faible pour faire basculer les Etats, la démocratie et la prospérité économique de s'y enraciner. Il suffit d'ailleurs d'une crise économique sévère pour que l'Occident, notamment l'Europe, retrouve des accents «somaliens», exprimant le désir de renouer avec ce en-dehors de quoi, voire contre quoi, il s'est construit, la place de la religion notamment.

Ainsi, un débat très dur s'est instauré en 2004-2005 à propos de l'inscription, dans le préambule du projet de constitution européenne, des «racines chrétiennes» de l'Europe. L'opposition de la France laïque a fait capoter cette initiative. Mais l'évocation même de cette possibilité en dit long sur l'état d'esprit de ses promoteurs et la perte de confiance dans le modèle à prétention universelle sur lequel s'est construite l'Union Européenne. Il fallait, à leurs yeux, non seulement se replier sur le pré carré d'une identité excluante, mais aussi empêcher à tout prix l'irruption d'un membre non chrétien (la Turquie en l'occurrence) dans le club. Le cardinalJosef Ratzinger, futur Benoît XVI, s'était invité au débat en déclarant que «l'admission de la Turquie serait une grande erreur». La diversité n'est donc pas une garantie non plus de la pérennité d'une société cohérente.Les facteurs sociaux, misère, déclassement, crise économique, font voler en éclats la plus raffinée des constructions théoriques, la plus généreuse des constitutions. Il ressort de ces exemples que ni l'homogénéité ni la diversité ne sont le gage d'une identité collective apaisée et pérenne. Ni l'option du passé partagé, ni celle de l'inscription collective dans un projet commun ne constituent des assurances tous risques. C'est que l'identité n'est pas donnée pour l'éternité. Elle est l'objet d'une construction permanente.L'adosser à la seule mémoirerisque de la figer, de lui faire perdre sa substance. De plus, dans des pays où coexistent des mémoires antagoniques, cela peut entraîner des conflits internes quand des mémoires minoritaires ne trouvent pas à s'exprimer dans le récit national. En France, les crispations dans les banlieues ont certes à voir avec les problèmes sociaux, les discriminations, le racisme, mais il y a surtout la toile de fond de l'esclavage et du colonialisme. Les jeunes des cités-ghettos ont vite fait d'établir un continuum entre leur situation actuelle et celle de leurs aïeux. Le silence, voire le mépris dans lesquels sont tenus ces événements historiques leur sont désormais insupportables. Ils éprouvent ainsi un sentiment d'exclusion symbolique de la mémoire française. Ainsi se développent au sein d'une même nation des identités locales, qui n'ont rien d'un folklore sympathique, mais dont l'affirmation exclusive est une source de danger. Construire l'identité sur un pacte d'oubli, comme l'a fait l'Espagne, pour conjurer d'éventuels démons familiers, et l'adosser à une projection permanente dans le futur, l'inscrire dans un horizon commun, n'est pas non plus exempt de risque. Il n'y a pas de problème tant que la croissance économique et la prospérité sont au rendez-vous. Qu'elles déclinent et c'est le retour assuré à la surface des crispations identitaires et la convocation de mémoires douloureuses pour donner corps à des velléités séparatistes. Les Etats-Unis mettent en avant un esprit national, construit sur l'égalité des chances pour tous, un très grand engagement à l'égard des droits de l'homme et de la liberté, un degré assez haut de justice et de rectitude, un respect des différentes cultures et des religions, etc. Ce sont les dogmes ou les «principes suprêmes» qui unissent tous les Américains, sans tenir compte de leur origine, ni de leur couleur. La mythologie de la conquête de l'Ouest sert de substitut à l'absence de profondeur historique. Elle permet d'entretenir l'illusion d'une innocence ontologique et de justifier les nombreuses équipées sanglantes et immorales contre le Vietnam, l'Irak… Il est remarquable que la communauté noire soit la plus rétive à accepter de se couler dans ce moule commode. Il s'agit de la communauté qui a connu l'esclavage et la ségrégation et qui est aussi la plus misérable des Etats-Unis… ET L'ALGERIE ? La Constitution, dans son préambule, proclame d'emblée que «Le peuple algérien est un peuple libre, décidé à le demeurer» et que «son histoire est une longue chaîne de luttes qui ont fait de l'Algérie de toujours une terre de liberté et de dignité». Y aurait-il des peuples décidés à sacrifier leur liberté, désireux de se soumettre et de faire de leur pays une terre de servitude et d'avilissement ? Il est pour le moins singulier de commencer la Loi fondamentale par un truisme et de faire de ce truisme le fondement de la citoyenneté. Ensuite, réduire l'histoire de l'Algérie à une «longue chaîne de luttes» peut laisser penser que cette histoire n'a pas comporté des phases de construction durant laquelle se sont exprimés des bâtisseurs, des philosophes, des poètes.

L'histoire de l'Algérie n'aurait-elle été qu'une suite de parenthèses dans les histoires de ses envahisseurs ? Voici un symbole peu propice à l'identification pour les Algériens. Comment se reconnaître dans cette définition aussi défensive, qui ne propose comme horizon que la réaction à d'éventuelles attaques ennemies mais pas d'action ? Immédiatement après vient la proclamation du fameux triptyque «Islam, Arabité, Amazighité», défini comme étant le fondement de l'identité nationale. Ce triptyque en forme de mille-feuilles est aussi un symbole du manque d'imagination. Comment croire qu'une telle superposition avait une quelconque chance d'être intégré par la population, qu'elle soit de nature à constituer son viatique et à peupler ses rêves ? En réalité, une telle définition conduit chacun des Algériens à mettre en avant sa part du mille-feuilles au détriment des autres. La synthèse ne s'est pas faite. Le Musulman aura tendance à privilégier la fusion dans la Umma, l'arabiste dans un Baath élargi aux confins de l'Orient, le berbériste à appeler de ses vœux à un retour à la patrie originelle, en passant par l'effacement de 14 siècles de présence arabe et musulmane. Comme le montre Amin Maalouf dans son livre » Les Identités meurtrières», aucune identité n'est dangereuse en elle-même. Ce qui est dangereux en revanche, c'est l'affirmation exclusive d'une identité contre les autres. En fait, la question est de savoir si l'Algérie est un Etat-Nation ou simplement un Etat. La différence n'a rien de sémantique. Un Etat-Nation est un Etat dont les frontières politiques se confondent avec ses frontières culturelles. Une nation ne constitue pas nécessairement un Etat.Le pays basque ou la Catalogne sont reconnus comme des nations faisant partie de l'Etat espagnol. Il existe entre les membres de chacune de ces deux entités un certain nombre de points communs directement observables, la langue, la présence sur un même territoire, la soumission à une même autorité, constituants importants d'une identité collective. Ces deux régions sont soumises à une sorte de prurit nationaliste qui pousse une partie (minoritaire !) de leurs populations à revendiquer l'indépendance. Ce même prurit agite l'Ecosse, la Corse ou, dans une bien moindre mesure, la Bretagne. Mais cette revendication n'a abouti nulle part, non pas seulement du fait du refus des autorités politiques, mais de celui de la majorité des populations qui trouvent leur compte en matière de sécurité et de développement dans leur maintien au sein de l'Etat central. La scène algérienne présente quelques similitudes avec les exemples ci-dessus. Il y a toutefois une différence de taille, en ce qui concerne l'Espagne en particulier. Ce pays a vécu dans sa chair l'affrontement sanglant entre identités concurrentes. On se souvient du bain de sang de la guerre d'Espagne, du bombardement de Guernica, du supplice du garrot qu'infligeait le pouvoir franquiste aux révolutionnaires basques et catalans. L'histoire de l'Ecosse est jalonnée des mêmes événements sanglants, même s'ils se situent beaucoup plus loin dans le passé. Rien de tel en Algérie. Même s'il n'est pas question de taire la répression qu'ont subie les militants kabyles de la part du pouvoir central, il faut souligner que, tout en étant éminemment condamnable, elle n'a pas atteint le même degré de cruauté qu'en Espagne ou en Ecosse. De plus, l'intégration de l'Islam par la communauté originelle berbère d'Algérie s'est faite, tous les historiens en conviennent, avec une violence largement contenue. Pour preuve, les Berbères ont eux-mêmes pris le relais des Arabes pour porter le drapeau de l'Islam, notamment en Andalousie. Arabophones et berbérophones se sont également investis dans la lutte contre le colonialisme français.

C'est donc que ce qui unissait les populations était plus fort que ce qui les divisait. Il n'est donc pas illogique de postuler que les éléments d'une identité collective existent. Cette identité doit transcender les différences, mais sans les nier. Plutôt que de la définir comme une somme de caractères, il faut en extraire une synthèse qui permette la projection dans le futur. Il faut introduire une formulation dynamique de l'identité collective en définissant le peuple algérien comme «une communauté de caractère fondée sur une communauté de culture, issue d'une communauté de destin, selon la définition de l'Autrichien Otto Bauer». Au-delà des qualifications habituelles, il faut, selon Renan, «une âme, un principe spirituel», se résumant «dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune.» L'attitude des Algériens face à l'adversité a toujours été de se rassembler. S'ils ont fait la guerre pour déloger les envahisseurs, c'est sans aucun doute au nom du désir de continuer cette vie commune. Pour qui parcourt l'Algérie, il reconnaîtra sans peine, d'Est en Ouest, du Nord au Sud, l'existence d'un tempérament national, d'un caractère national,d'un sentiment national, d'une conscience nationale, catégories souvent retenues pour la définition d'une identité collective. Les constituants sont là, présents. La Nation Algérienne existe. Il faut juste la mettre au jour, sur le devant de la scène, comme l'expression d'un peuple qui aura renoué avec lui-même

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