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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 09:56
Portrait de madame Dehilès.

Portrait de madame Dehilès.

 

Izza Bouzekri, veuve de Abane Ramdane, puis du colonel Dehilès, est décédée hier à Alger à l’âge de 89 ans. Elle fut actrice et témoin de premier plan d’événements qui ont marqué la guerre de Libération. Deux jours avant son décès, une équipe d’El Watan s’était déplacée chez elle pour recueillir ses témoignages.

Un des acteurs et témoin d’événements majeurs survenus lors de guerre de Libération nationale vient de s’en aller. Izza Bouzekri, qui a partagé durant quelques mois la vie du géant Abane Ramdane, avant d’épouser, en 1959, un autre grand dirigeant de la Révolution, le Colonel Slimane Dehilès, est décédée. Elle est partie comme elle a vécu : dans la discrétion.

Elle avait 89 ans. Deux jours avant son décès, la rédaction d’El Watan l’avait rencontrée chez sa fille. Récit. «Vous êtes un monument !» C’est sur cette phrase dithyrambique que Omar Belhouchet, plein d’émotion, et votre serviteur quittions, ce lundi 15 mai, celle qui portait le titre de «veuve» à deux reprises. Veuve Abane, ou veuve Dehilès ?

Les deux noms reviennent dans toutes ses discussions et celles de ses invités. C’était le cas ce jour-là, lorsque nous décidions de recueillir le témoignage de cette grande dame qui, en plus d’avoir partagé la vie de ces deux monuments de la Révolution algérienne, fut une militante acharnée du Mouvement national, puis, une fois la guerre d’indépendance déclarée, du combat libérateur. Fatiguée, Izza Bouzekri n’a pas été loquace.

Aimable, affable et malgré le poids de l’âge et de la maladie, elle a gardé, jusqu’à la dernière minute, une mémoire intacte. La fébrilité de son corps, écrasé par le poids des années et les affres des souffrances, n’a pas fait oublier à la grande dame des anecdotes vécues ou partagées avec des hommes et femmes illustres qui ont marqué l’histoire de ce pays. Elle se rappelle, avec amertume, des années de terrorisme et s’émerveille devant l’engagement et le combat des journalistes.

Elle raconte, non sans humour et un sourire en coin, le jour où Abane l’a trouvée réveillée «le corps couvert de puces». C’est dire que l’appartement où elle vivait et travaillait dans la clandestinité n’était «pas propre». La maison est située dans le quartier européen d’Alger. De Abane Ramdane, qu’elle «voyait rarement», car «il travaillait beaucoup», elle garde l’image d’un homme «austère» mais qui «partage avec les autres».

Et contrairement aux idées reçues, l’architecte du Congrès de la Soummam n’était pas «autoritaire». Bien au contraire. «Il se pliait à la majorité», tranche la veuve, qui parle sereinement, calmement mais d’une voix sûre. Même lorsque sa fille qu’elle a eue avec le Colonel Dehilès, présente lors de l’entrevue, lui demande quel mari était Abane, la dame répond, sans amertume : «C’était un grand homme. Evidemment qu’on ne pouvait pas être d’accord sur tout, mais il écoutait, partageait et ne cherchait jamais à avoir le dernier mot.»

Une vie de combattante

Plus en profondeur, la moudjahida raconte que des hommes comme Abane, Ben m’hidi, Benkhedda, Ouamrane et son dernier mari, Slimane Dehilès qu’elle appelle par pudeur «Le Colonel», «ne se trouvent pas partout». Elle se souvient que lorsqu’elle se maria avec Abane, il souffrait d’un ulcère. Mais, «il refusait d’améliorer son alimentation, parce qu’il estimait que c’était l’argent des Algériens», se souvient-elle.

Puis, c’était encore pour des raisons budgétaires que le chef historique avait tergiversé à ramener sa famille, une fois poussé à l’exil à Tunis. De ses années de clandestinité, vécues aux côtés de Abane, mais également de Ben m’hidi, Benkhedda et d’autres, c’est dans une maison clandestine qu’elle tapait et ronéotypait des tracts du FLN et d’autres documents.

Elle se souvient du jour où sa compagne de combat, l’autre secrétaire du CCE (Comité de coordination et d’exécution), s’était faite arrêter par l’armée coloniale. «Je suis venue voir Nassima Hablal pour qui je ramenais des documents. Je trouve le quartier bouclé. Pour faire diversion, j’ai dit à sa mère que je suis venue les inviter à une fête de mariage !» Rires. «Ah, la pauvre Nassima», soupire Izza Bouzekri qui se rappelle de cette dame morte il y a quelques années.

Ces témoignages sont parfois entrecoupés par des silences. C’est le signe que notre illustre hôte est fatiguée. «Mais tu auras d’autres occasions de raconter», plaisante sa fille. «Ah, pour le peu qui me reste à vivre», répond, taquine, la vieille maman qui déclenche des rires mêlés à un peu de mélancolie.

Nous nous disions au fond de nous-mêmes que cela pouvait être une prémonition. Devant l’état de santé de la vieille combattante, nous avons décidé de la laisser se reposer avec la promesse de la revoir pour arracher un maximum de témoignages. Mais le sort en a décidé autrement. Car, si elle a décidé d’observer la stricte discrétion durant les 50 ans d’indépendance, Izza Bouzekri traîne derrière elle une riche vie de militante.

Cette native de La Casbah en 1928 a tété à la mamelle du militantisme dans les années 1940. Elle fréquente les cours d’arabe dispensés alors par l’illustre Tayeb El Oqbi. Elle se souvient avec émotion des chants patriotiques qu’elle entonnait avec ses camarades. Elle nous «psalmodie» un morceau de Min djibalina. Dès le déclenchement de la guerre, celle qui épousera Abane Ramdane en 1956 fait tout pour intégrer le FLN. Un rêve exaucé. Elle a dactylographié l’essentiel des documents du CCE dans un minuscule appartement de la capitale.

 

Avec Nassima Hablal, elle classait méticuleusement  une bonne partie de la documentation qui a servi au Congrès de la Soummam. Ses mains avaient également dactylographié les premiers numéros du journal El Moudjahid. Izza Bouzekri, pour qui le ministère des Moudjahidine a rendu hommage, sera inhumée, aujourd’hui au cimetière El Alia

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27 avril 2017 4 27 /04 /avril /2017 08:25
Taleb Abderrahmane, le «chimiste» de la bataille d'Alge

Taleb Abderrahmane, le «chimiste» de la bataille d'Alge

 

   «Pour ma patrie, pour mon idéal et pour mon peuple, périr n'est qu'un sublime sacrifice auquel je suis résigné... Je saurais mourir. L'Algérie sera libre envers et contre tout.» Taleb Abderrahmane à ses bourreaux.

 

    Il y a 59 ans, le 24 avril 1958, Taleb Abderrahmane, artificier de l'Armée de Libération nationale (ALN), était guillotiné à la prison de Barberousse (Serkadji), à l'âge de 28 ans, après avoir été arrêté en juin 1957, lors de la bataille d'Alger. A l'âge où tous les rêves de jeunesse sont permis, Taleb Abderrahmane faisant preuve d'une rare prise de conscience de la situation misérable dans laquelle se débattait le peuple algérien, décidait de donner sa vie à la révolution. Taleb Abderrahmane est né l'année du centenaire de la colonisation, qui consacrait pour le pouvoir colonial un règne qui devait durer mille ans.Dans cette atmosphère de chape de plomb, le jeune Taleb Abderrahmane à force d'opiniâtreté et de résilience, réussit à passer les interstices de tolérance pour acquérir un savoir, d'abord le brevet, ensuite le secondaire et enfin l'Ecole de chimie qu'il quitte le 19 mai 1956. Très tôt structuré au sein du PPA, il s'engage rapidement dans la révolution et met ses compétences au service de la lutte armée en formant des artificiers.
Sur instruction des dirigeants de la révolution, il s'occupera de la fabrication des bombes de la Zone autonome d'Alger sous la direction de Yacef Saadi. L'atelier est installé impasse de la Grenade, puis chez les Bouhired, puis au quartier de La Scala. Fin janvier 1957, passant à travers les mailles du filet tendu par le général Massu, Abderrahmane Taleb quitte la Casbah et rejoint de nouveau le maquis de Blida, au djebel Béni Salah. Sur dénonciation, il est capturé au mois d'avril par les parachutistes. Abderrahmane Taleb fut exécuté, le 24 avril 1958, à l'aube, malgré les pressantes démarches effectuées auprès du président de la République française. Seul le journal L'Humanité, prit sa défense en titrant: «Taleb ne doit pas mourir.» Le jour de son exécution, il dit au cheikh désigné par l'administration coloniale pour lire la Fatiha: «Prends une arme et rejoins le maquis!». Aucun mot ne sortit de la gorge nouée de l'imam, raconte Hamid Guerrab, un rescapé de la guillotine.

 

  Combien de suppliciés?

  Dans un véritable réquisitoire sur le livre noir de la colonisation, on ne peut pas oublier - au nom du politiquement correct -, le supplice de 200 Algériens, coupables d'aimer leur pays à en mourir, de la façon la plus abjecte et indigne, par la guillotine. Ce devoir d'inventaire nécessaire ne doit pas rester à l'étude, un jour, le plus tard possible à trop différer la «mise au point», les événements n'auront plus la même dimension en termes de ressenti. Qui se souciera dans vingt ans du supplice de ces jeunes idéalistes qui ont donné leur vie pour ce pays, si nous ne leur rendons pas justice ici et maintenant. (1)
Ils furent nombreux! De Lacoste à De Gaulle, ils justifièrent leur politique mortifère par le fait qu'il fallait casser le FLN... Mais l'Histoire retiendra particulièrement, l'acharnement de l'un d'entre eux, en l'occurrence François Mitterrand; acharnement d'autant plus incompréhensible qu'il fut aussi partisan de l'abolition de la peine de mort, il est vrai que le remords le prit près d'un quart de siècle plus tard. Pendant la guerre d'indépendance algérienne, de 1954 à 1962, plus de 1 500 condamnations à mort furent prononcées par la justice française. En 2001, après avoir pu consulter le «registre des grâces» qui répertoriait les noms des condamnés à mort, deux journalistes parvenaient au total de 222 militants du FLN exécutés entre 1956 et 1962, «le plus souvent au terme d'une parodie de justice». Au matin du 19 juin 1956, dans la cour de la prison Barberousse, à Alger, le couperet de la guillotine tombe sur le cou de Mohamed Ben Zabana, un ouvrier soudeur de 30 ans. Le militant, rendu infirme par plusieurs blessures, est livré au bourreau. Puis ce fut Abdelkader Ferradj, 35 ans. Ce sont les deux premiers martyrs de la cause algérienne. Il y en aura d'autres, beaucoup d'autres, tout au long de la guerre, condamnés à mort et exécutés par la justice de la République. (2)
On sait que, sur le tard, François Mitterrand s'est découvert une âme «d'humaniste», le 9 octobre 1981, François Mitterrand abolissait la peine de mort. Vingt-cinq ans plus tôt, ministre de la Justice du gouvernement de Guy Mollet, il approuvait les premières exécutions capitales de militants du FLN. «Avis défavorable au recours» ou encore «Recours à rejeter»: ces deux formules tracées à l'encre bleue ont la préférence de François Mitterrand quand, garde des Sceaux, il décide de donner un avis défavorable au recours en grâce des condamnés à mort du FLN dont les dossiers lui sont soumis. «Ce furent de l'avis des avocats, des dossiers bâclés, il fallait guillotiner et vite pour répondre à une demande'' «(...) Quelques feuillets, deux ou trois bristols griffonnés de mains illustres ont donc suffi à mener, le plus souvent, au terme d'une parodie de justice, à la guillotine. Quand François Mitterrand revient aux affaires, il sait qu'il va falloir donner des gages aux Européens d'Algérie. «La première concession intervient cinq semaines plus tard, sous la signature de quatre ministres, dont François Mitterrand: le 17 mars 1956 sont publiées au Journal officiel les lois 56-268 et 56-269, qui permettent de condamner à mort les membres du FLN pris les armes à la main, sans instruction préalable. (...) Et le 19 juin, les deux premiers «rebelles» sont conduits à l'échafaud.» (2)
Pour le «politique», difficile de fournir martyr plus idéal à la révolution algérienne que Mohamed Ben Zabana. Cet ouvrier soudeur de 30 ans est un vieux routier des geôles françaises, dans lesquelles il a passé trois années entre 1950 et 1953 pour ses activités nationalistes. Mais si Mgr Duval, l'archevêque d'Alger, demande à Robert Lacoste, ministre résident en Algérie, de suspendre l'exécution, c'est pour une autre raison: «C'est un infirme que vous allez exécuter» plaide-t-il. C'est sa tête que fera tomber la première le bourreau d'Alger à 4 heures du matin, ce 19 juin 1956, dans la cour de la prison de Barberousse, à Alger. Aussitôt, Abane Ramdane et Larbi Ben M'hidi, arrivés depuis peu à Alger, rédigent un tract menaçant: «Pour chaque maquisard guillotiné, cent Français seront abattus.» C'est l'enclenchement de la bataille d'Alger. «Chiffre jamais atteint jusqu'ici, 16 exécutions capitales ont eu lieu en Algérie du 3 au 12 février», écrit France-Observateur». (3)

Qui sont ces bourreaux chargés d'ôter la vie pour le compte de la République?

  Le maître de ces basses oeuvres est Fernand Meyssonnier, né le 14 juin 1931 à Alger, en Algérie. Avec son père il a appris le métier. Jusqu'en1959, Fernand Meyssonnier participa à l'exécution de près de deux cents condamnés (dont deux en tant que remplaçant de son père). Catherine Simon, journaliste du Monde, l'a interviewé et en parle: «De Fernand Yveton, militant communiste, guillotiné à l'aube du 11 février 1957, à Alger, il ne se rappelle rien, ou presque. Il est mort «courageusement». Parole de bourreau. (...) Pour sa part, Meyssonnier junior, adjoint bénévole à partir de 1948, a exécuté en vingt ans quelque 200 personnes - la plupart durant la guerre d'Algérie. Ce qu'il résume à sa façon: «Pendant le FLN, c'était à la chaîne (...) Etrange «opération» que celle qui consiste à infliger la mort à l'un de ses semblables. Froidement, avec méthode, en chemise blanche et cravate noire. «Quand on fait tomber la lame, c'est comme un film à toute vitesse. En deux secondes, tout est fini. Ça donne un sentiment de puissance.» (4)
«A Fontaine-de-Vaucluse, dans un coin du salon, Fernand Meyssonnier a installé sa guillotine miniature - celle offerte à son père. Dans le petit panier d'osier posé au pied de la machine, il a mis une paire de lunettes. Non, pas les siennes, mais celles d'un Algérien décapité pendant la guerre. Sur le coup, il a du mal à se rappeler son nom. «C'est celui qui préparait les bombes, vous savez? On l'avait surnommé le chimiste. C'est moi qui lui ai retiré ses lunettes. Je les ai gardées en souvenir», explique l'ancien bourreau. La famille de Abderrahmane Taleb, combattant du FLN, guillotiné le 24 avril 1958, à Alger, n'en a sans doute jamais rien su. Ce n'est pas la seule relique que Fernand Meyssonnier ait gardée près de lui. (..) Il pense aussi à la mort de certains condamnés. Il y en a trois, pas plus, à propos desquels il se dit «troublé»: Fernand Yveton, le communiste, Abderrahmane Taleb, le «chimiste», et Madeleine.» (4)
«Abderrahmane Taleb, né le 5 mars 1930 dans la Casbah d'Alger, d'une famille originaire d'Azeffoun en Grande-Kabylie, guillotiné le 24 avril 1958 est le «chimiste» de la bataille d'Alger de 1957. Étudiant en chimie, il intègre le FLN en 1955. Appréhendé en juin 1957 au sud de Blida par le 3e R.P.C. il est condamné à mort pour la troisième fois et sera exécuté. Lors d'un hommage aux moudjahidine et anciens condamnés à mort, Mostefa Boudina, lui-même ancien condamné à mort, relate d'une façon poignante à glacer le sang. Il s'agit de Lekhlifi Abderahmane, exécuté le 30 juillet 1960. Arrêté à 19 ans, puis torturé et jugé par le tribunal militaire en France. Nous vivions dans la crainte de nous endormir et de ne pas être éveillés au moment où les gardiens de prison viendraient nous chercher à l'aube pour l'exécution... Après son exécution, un gardien de la prison est venu nous apprendre que notre compagnon a été digne jusqu'au bout, refusant la cigarette de l'officier français et déclarant à l'imam venu pour la circonstance que s'il était un bon musulman il devrait plutôt être au maquis.» (5)
Imaginons l'angoisse, la terreur, et le désespoir de ceux qui vivent ces instants. Abdelkader Guerroudj, dit «Lucien», chef de la branche armée du Parti communiste algérien, et sa femme, Jacqueline, condamnés à mort, graciés, puis libérés en 1962 étaient aux premières loges à Barberousse. «A chaque exécution dit-il, toute la casbah hurlait. Les cris des prisonniers, les chants qui s'élevaient de toutes les cellules, glaçaient le quartier. Les premiers youyous retentissent, repris par toute la Casbah au comble de la peine. Il y eut 59 condamnés à mort exécutés en 1955 et 1958 à la prison de Barberousse.» (1)
Pour Mostefa Boudina, le président de l'Association nationale des anciens condamnés à mort 1954-1962: Quelque, sur les 3 000 Algériens et Européens qui ont été condamnés à mort par les autorités coloniales françaises, 1200 condamnés à mort sont toujours vivants Il a rappelé que 217 personnes ont été guillotinées durant la guerre d'indépendance, relevant qu'un condamné à mort est décédé en prison, ce qui porte le nombre de morts à 218. Après 1958, les autorités françaises ont décidé de gracier un millier de condamnés à mort. Le reste des détenus ont été libérés à l'indépendance de l'Algérie en 1962. Il est mal venu de s'octroyer dans l'anomie actuelle où on peut déclarer sans preuve un statut de condamné à mort, ceci me paraît être la suprême injure aux suppliciés. Les derniers instants des 220 suppliciés, nous devrons les entendre, tous ensemble, nous recueillir et communier.

Conclusion

  Il faut restituer le FLN marqueur indélébile de la dignité et de l'Histoire de l'Algérie, à toutes les Algériennes et tous les Algériens sans exception et non le laisser otage d'une «évanescente famille révolutionnaire». La vraie identité des Algériens est ce droit et ce devoir de «vivre ensemble que l'on soit de l'Est ou de l'Ouest, du Nord ou du Sud. Durant la révolution, le travail remarquable de tout un chacun pour faire triompher la révolution était vu comme un devoir et il n'était pas question de quelconque service en retour. Toute la société algérienne du plus humble au plus aisé, de l'analphabète, à l'autodidacte, à l'intellectuel. Un jour on rendra justice aux femmes de ménage algériennes (les Fatmas dans le lexique raciste colonial) qui furent des espionnes engagées récoltant le moindre détail pour le transmettre aux dirigeants de la révolution. Il faut aussi et sans être exhaustif saluer l'apport des révolutionnaires universitaires algériens à l'ONU. En effet, la seule inscription chaque année de la «question algérienne» de la session annuelle des Nations unies, avait un impact exceptionnel dans la bataille de l'information que la délégation française à l'ONU a tenté en vain d'étouffer. Les intellectuels de la révolution ont donc donné un contenu idéologique, scientifique et culturel à la révolution en utilisant toutes les ressources de l'intelligence pour combattre la fausse image propagée par la France concernant les moudjahidine présentés comme des sauvages égorgeurs face à une nation civilisée.
Que reste-t-il des nobles idéaux qui ont animé les lycéens et les étudiants algériens de cette époque? A première vue, on constate, comme l'écrit si bien Max Weber, «un désenchantement du monde». Que reste-t-il du FLN mythique qui faisait trembler l'oppresseur? rien! tragiquement rien! si ce n'est le triste spectacle de militants du troisième âge qui s'étripent à qui mieux mieux sous l'oeil indifférent d'une jeunesse qui contemple la comédie humaine de l'appât du pouvoir En clair, quelle est la valeur ajoutée d'un chef de parti et de sa capacité de nuisance réelle et d'une surface électorale supposée. Il nous faut rendre à César ce qui appartient à César. Le FLN pour lequel tant de vaillants patriotes ont milité, souffert et en définitive donné leur vie, n'est pas le FLN actuel. Il faut restituer le FLN marqueur indélébile de la dignité et de l'Histoire de l'Algérie, à toutes les Algériennes et tous les Algériens sans exception et non le laisser otage d'une «évanescente famille révolutionnaire» dont on ne connaît aucune prouesse capable d'être signalée.
Trois Algériens sur quatre sont nés après l'indépendance. Ils n'ont qu'un lointain rapport avec l'histoire de leur pays qui, il faut bien le dire, a été prise en otage. Il est illusoire de croire que des leçons de morale à l´ancienne peuvent emporter l´adhésion d'une jeunesse facebookisée. Elle a besoin pour être convaincue d´une vision globale de société qui ne doit abdiquer aucune des composantes de sa personnalité. Nos étudiants ne connaissent, pour la plupart, rien des enjeux du monde, des stratégies, bref, ils ne croient plus à rien, Ils ont en tant qu'intellectuels potentiels, l'espoir de voir, un jour, l'Algérie mettre en oeuvre, dans ce nouveau siècle, une autre légitimité, celle du mérite qui est le plus sûr garant pour mener une bataille autrement plus incertaine, celle de la survie, dans un monde qui ne fait pas de place aux plus faibles intellectuellement. Le djihad contre l´ignorance est un djihad toujours recommencé, c´est, d´une certaine façon, le «grand djihad». Il vient que le seul bien qui nous restera, notre bien le plus précieux, la prunelle de nos yeux, ce sont nos enfants que nous devons bien former, bien structurer pour avoir des grilles de décodage du monde. C'est peut-être là aussi un message posthume de nos aîné(e)s élèves et étudiant(e)s qui ont, abandonné un relatif confort pour défendre la patrie jusqu'au sacrifice suprême.

Chems Eddine Chitour

 

1.Chems Eddine Chitour:http://www.lexpressiondz.com/chroniques/analyses_du_professeur_ chitour/167448-le-supplice-des-200-guillotines.html
2.La guillotine et la guerre d'Algérie: http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article2798 23 juillet 2008
3.François Malye et Philippe Oudart: Les guillotinés de Mitterrand Le Point, 31 août 2001
4. http://www.lemonde.fr/a-la-une/article/ 2002/09/16/le-bourreau-d-alger_290493_ 3208.html
5.http://www.lesoirdalgerie.com/articles/ 2008/06/18/article.php?sid=69733&cid=2
6. http://www.algerie1.com/flash-dactu/quelque-1-200-condamnes-a-mort-entre-1954-et-1962-encore-vivants/

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13 décembre 2016 2 13 /12 /décembre /2016 09:38

 

Une grande militante de la cause nationale est partie cette semaine dans l’indifférence et l’oubli des «officiels».

Safia Belmadi, dite Safia Benmehdi, est décédée à la veille du 1er Novembre, date symbolique s’il en est, et cela suffit à combler le vide créé autour de sa disparition par ceux qui sont censés honorer son parcours et sa mémoire. Militante de la cause nationale, Safia a été, très jeune, rompue aux luttes contre les injustices, les inégalités qui rythmaient la vie des Algériens sous le joug colonial.

Au Clos Salembier, à Alger et ailleurs, elle a démontré son attachement patriotique et son engagement entier en faveur de l’indépendance. Safia nous a quittés le 25 octobre dernier, dans la discrétion, comme elle a toujours vécu, et a été enterrée au cimetière d’El Madania, son quartier de toujours.

Radia, moudjahida et épouse du moudjahid regretté Abderrahmane Serri, met en évidence le courage de sa sœur aînée, née le 5 avril 1931 à Clos Salembier où toute la famille avait élu domicile, dont leur cousin Lyes Derriche, membre des «22» dont la maison avait abrité la célèbre réunion qui a servi de détonateur à la Révolution algérienne.

Safia a milité à Clos Salembier aux côtés d’illustres combattants comme les frères Madani, Abderrahmane Laâla et d’autres anonymes qui ont marqué à jamais la lutte contre l’occupant. Arrêtée en 1957, Safia a subi les pires atrocités à la prison de Beni Messous où son état de santé délabré a nécessité une hospitalisation d’urgence et une opération à cœur ouvert dont elle se sortira. Attachée à ses idéaux, Safia poursuivra son combat jusqu’à l’indépendance avec la même vigueur et la même détermination.

Notamment lors des manifestations du 11 Décembre 1960 à El Madania où elle était à l’avant-garde de la foule en colère. Par la suite et lorsque la libération a été recouvrée, Safia occupa d’importantes fonctions au sein de l’Union des femmes algériennes, puis secrétaire générale de l’Ecole normale de Bouzaréah dont le directeur était Abdelhamid Mehri.

Safia fut aussi inspectrice de l’enseignement et son domicile ne désemplissait pas en accueillant tous ceux qui avaient besoin de ses précieux conseils. Toujours fidèle à ses engagements militants, Safia était membre de la première délégation des femmes algériennes présidée par la moudjahida Zoulikha Bekaddour en janvier 1965 au Caire. «Elle a toujours été modeste, simple mais rétive aux injustices et à la hogra. Elle a toujours milité pour le développement de l’homme et de la femme algériens qui sont restés jusqu’à son dernier souffle son souci premier», nous a confié, émue, sa sœur Radia. A sa famille, El watan présente se sincères condoléances. Adieu Safia…

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18 octobre 2016 2 18 /10 /octobre /2016 07:25
Rachid Mimouni

Rachid Mimouni

 

Le chemin solitaire de Rachid Mimouni

 

Lire aujourdhui Une Peine à vivre, un texte fabuleux, peut s'avérer salvateur. L'écriture de l'enfant de Boudouaou est toujours d'actualité.

Les autres textes de Rachid Mimouni valent également le détour comme le Printemps ne sera que plus beau ou encore l'Honneur de la tibu. Mais Une Peine à vivre secoue son lecteur face à une réalité amère qui n'évolue pas. Roman travaillé, Une Peine à vivre raconte les jours tranquilles d'un dictateur. L'écrivain était content à la sortie de son texte et aimait discuter de cela , un verre à la main, du côté de Figuier avec ses amis. Ce ne sont pas forcément ceux qui s'en réclament aujourd'hui qui étaient ses véritables potes. Mais passons. "Rachid Mimouni n'est pas mort sauvagement exécuté, comme ces journalistes, écrivains et autres intellectuels algériens qui payent un prix exorbitant pour la liberté d'expression. Sa disparition ne sera pas récupérée ni revendiquée. Pas d'emblème sur sa dépouille, pas de communiqués politiques. Seulement le regret que cette voix de l'Algérie profonde n'écrira plus, qu'elle ne participera pas à la reconstruction de la nation. Il est parti, jeune et trop vite, affecté par une maladie qu'il n'a pas su ou voulu guérir. L'Algérie perd sa meilleure plume. Un génie s'est éclipsé à l'improviste.", écrivait la Tribune de Genève en 1995.

Et c'est vrai que Rachid Mimouni manque au monde littéraire algérien. Contrairement à beaucoup d'opportunistes dans ces parages littéraires, Mimouni s'était fait tour seul, il avait emprunté un chemin solitaire sans l'aide du pouvoir ni d'un quelconque parti. "L'Administrateur prétend que nos spermatozoïdes sont subversifs. Je ne partage pas cette opinion, au moins pour ce qui me concerne". Par ces deux phrases, Rachid Mimouni débutait son premier roman publié en France , et prévenait du péril qu'il y aurait à détourner le grand fleuve algérien. Des années plus tard, le fleuve est en crue et on ne sait comment l'endiguer."Son écriture ne défendait aucune thèse, il n'en ressortait aucun point de vue particulier si ce n'est celui du sort inconfortable d'un peuple contraint de se taire. Tirant sa source de la mémoire algérienne, son écriture établissait le lien charnel avec les humbles dont il était issu. De 1982 à 1990, ce professeur des questions de développement rompait le silence des intellectuels algériens imposé par le parti unique. Rachid Mimouni eut le courage et le talent de raconter l'autre Algérie, celle que préférait ignorer à l'époque les chancelleries et les médias occidentaux. Il y avait fort à faire avec la Révolution iranienne et l'Algérie apparaissait au sud de la Méditerranée comme une économie avancée et un régime politique stable. Mais l'écrivain ne pouvait accepter cette image de carte postale. Il lui fallait exorciser la colère froide des dépossédés de leur révolution. Comme si, habité par une vision funeste, il prédisait que les hommes brimés et bafoués sous les errements de l'Etat FLN se réveilleraient pour déchaîner une violence immense, à la mesure de la trahison qui leur fut imposée.",peut-on lire dans l'article du journal suisse déjà cité.

Arabophone, Rachid Mimouni est avec Kateb Yacine les seuls intellectuels algériens à ne pas critiquer le printemps amazigh de 1980. Les autres préféraient soutenir les thèses ridicules du pouvoir. "Je crois à l'écrivain qui s'insurge, qui dénonce, qui crie, voix toujours discordante à marquer la fêlure au concert des bonnes causes définitivement balisées", disait Rachid Mimouni qui avait écrit une superbe nouvelle le Poilu en hommage à la plage de Figuier qu'il adorait surtout quand il se retrouvait chez âami Tahar (assassiné par le cycle infernal de violences multiplesqui a emprisonné le pays depuis le début des années 90).

"Sur mon chemin vers le village, j'empruntai un pont flambant neuf, large et solide, campé avec assurance sur ses piliers, avec l'arrogance d'un homme aux ambitions réalisées. En me penchant au-dessus du parapet, je m'aperçus qu'il n'enjambait pas le moindre filet d'eau. Je me demandai pourquoi la rivière était morte. N'y a-t-il plus de pluie au pays? Les sommets des montagnes refusent- ils les neiges de l'hiver? Le lit asséché servait de dépotoir. Des camions énormes venaient y déposer des montagnes d'ordures. Un vieillard était assis à l'ombre du pont. Je descendis le saluer. Je lui demandai pourquoi on construisait des ponts sur des rivières mortes.

Des planificateurs arrogants et lointains ont quadrillé leurs cartes de traits rectilignes et puissants, à l'encre de chine indélébile, de façon à rendre leurs projets définitifs et l'option irréversible. Des engins étrangers sont venus éventrer nos collines afin de tracer la ligne droite requise. Mais le fleuve coulait ailleurs, serein et libre. Ils ont maintenu que son cours se trouvait à l'endroit exact de leurs calculs, et ont entrepris de le détourner pour confirmer leurs dires. Je lui demandai ce qu'il faisait sous le pont. Les hommes et les oueds de ce pays se ressemblent : ils ne connaissent pas la mesure, ils sont à sec ou débordent. J'attends la crue imprévue, irrésistible et violente, qui viendra balayer tous ces monceaux d'immondices."

Et l'attente semble continuer. Tombeza est également un roman fort de Rachid Mimouni. Là, l'écrivain réussit la prouesse de dresser une radiographie de la société algérienne.
"Les premiers arrivants, solitaires, avaient chacun choisi une table. Mais dix minutes après l'ouverture il n'y en a plus de libre et il faut accepter de s'attabler face à un inconnu. Un reste de digne civilité pour demander si la place est libre. Pour toute réponse, hochement de tête, grognement ou sourire selon l'humeur et le caractère. Bientôt, plus de sièges libres, et les clients continuent d'affluer. Rémanence d'une loi bête comme ses auteurs, le patron refuse de servir la bière au comptoir qu'il destine aux notabilités de la ville, consommateurs de boissons nobles. Viendront plus tard s'y accouder avec une arrogante lenteur des gestes, certains de trouver leur place réservée, ignorant superbement la masse grouillante des gueux qui bourdonnent à leur dos.

Flagrante différenciation sociale. En bout de zinc, il y a même le petit mozabite, patron de l'usine de confection, son Orangina devant lui, occupé à tenir son rang, et qui n'oubliera pas de régler sa tournée. Plus aucun siège vacant. Désespoir du tard venu. Coups d’œil vers le serveur, le patron: appels de détresse. Mais s'en fiche éperdument, le patron, qui discute avec les notables trônant derrière la caisse enregistreuse depuis longtemps hors d'usage.... Un mécanicien à la combinaison graisseuse, sorti droit de son garage, pas même pris la peine de se laver les mains, l'allure affranchie, connaît tout le monde ici, promène son regard dans le brouillard de
fumée de cigarettes où s'estompent les têtes des consommateurs, adresse par-ci par-là quelques légers saluts, non, pas la moindre chaise libre, à cause de ce connard de client qui m'a retenu, voulait à tout prix prendre son véhicule aujourd'hui, je crois que j'ai omis de replacer un écrou du train de direction, tant pis pour lui, il n'avait qu'à revenir demain, moi je veux ma bière , il aventure parmi les tables quelques pas hésitants, se dirige vers un coin de la salle et se laisse glisser contre l'angle mural pour finir par s'asseoir sur le carrelage blanc et noir où s'éparpille la sciure destinée à boire les écoulements d'eau et la boue des chaussures prolétaires. Il fait signe au garçon et commande une bière d'une voix forte qui simule l'assurance. Ce dernier jette un coup d’œil vers le patron, qui finit par hausser les épaules en guise d'autorisation, qu'est-ce que j'en ai à foutre, ils peuvent même s'y vautrer, comme les pourceaux dans la merde, alors les autres clients en attente l'observent un moment, aucune chance de voir une place se libérer, le bar vient à peine d'ouvrir, toute honte bue, évacuant les restes de dignité s'accroupissent à leur tour pour aussitôt demander leur ration du liquide blond et mousseux qu'ils boiront aux pieds des premiers arrivés dont ils auront tout le loisir de lorgner les godasses. On n'atteint jamais le fond de la déchéance, quand par pans entiers chutent nos restes de liberté. La clientèle sélectionnée du comptoir agonit la masse attablée qui se console en observant ceux qui grouillent à ses pieds. On ne peut pas compter sur un peuple dont on prend plaisir à bafouer la dignité.", écrit Rachid Mimouni.

La dignité est largement bafouée depuis longtemps; mais qui s'en soucie aujourd'hui ?

 

Youcef Zirem

 

publié le 19 Décembre 2015

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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 10:14
La Madone de Bentalha de Hocine Zaourar.

La Madone de Bentalha de Hocine Zaourar.

C’est en septembre 1997 que survient le plus terrible des drames de la décennie noire, le massacre de Bentalha (sud d'Alger).

Le peuple algérien y découvre l’indicible et une mort dénuée de tout sens. Les terroristes tuent systématiquement les individus qu’ils ont d'abord mis au ban de l'humanité. Plus de 400 personnes sont massacrées dans l’horreur la plus abjecte. Condamnées à disparaître comme un déchet, les victimes ont été "animalisées" avant d'être complètement anéanties dans des scènes qui expriment la négation de toute humanité. Il semble que les terroristes "encagoulés" aient décidé d'abattre les "mécréants". Le but c’est de créer "un enfer fantasmé" tel que décrit dans les textes sacrés.

C’est ainsi que les cadavres s'amoncellent, alors que même des hélicoptères survolent le théâtre des événements sans vouloir intervenir. Des militaires apathiques face à la menace et au carnage qui laissent "soupçonner" ou penser que l'État était l'instigateur de ces crimes atroces perpétrés plusieurs heures durant (Nesroulah & Mellah, 2000). C’est au lendemain de ce drame absurde que le photographe Hocine Zaourar dévoile au monde la souffrance "pudique" des Algériens, en publiant "la Madone de Bentalha" (Guillot, 2005). Cette femme adossée à un mur exprime le profond malaise qui règne dans une Algérie "traumatisée". Mais ce "dévoilement" a été violemment critiqué, parce que tabou dont la transgression s’avère dangereuse. Encore faudrait-il le préciser ici que le cimetière de Bentalha fut le théâtre d’une tragédie des plus atroces, et quasiment indicible. Ce lieu est alors symbole de la mort d’un peuple "rêveur d’une Algérie pacifiée»". Des hommes et des femmes là-bas présents sont noyés dans l'assourdissant bruit des sirènes de la mort. On voit des images floues, hachées, entrecoupées, laides, etc. C’est un film dramatique sans protagonistes précis, où les regards sont "oblitérés" par la peur, l'incompréhension, l'amertume. Il y a eu une sorte d'obligation de regarder ou, du moins, de prendre position pour secourir une humanité en danger.

Radicalisé, le discours des terroristes se fonde sur une division manichéenne entre monde "croyant" et monde "mécréant". Tout devient possible dès lors qu’un individu n’est plus inclus dans cet univers commun. De mon point de vue, les massacres commis ne relèvent pas d’une problématique raciste, puisque les terroristes armés n’éliminent pas les Algériens en tant que pères de familles, frères, amis, cousins et voisins, mais bien plutôt parce que ce sont des "mécréants". Ces véritables exécuteurs, agissent en vertu d’une mission dont ils se sentent investis. C’est un ordre qui suppose l’Unicité du monde : un seul Dieu, une seule idéologie, une seule conscience et même une seule vie. D’ailleurs, des milliers d’intellectuels et d’artistes s’exilent, car ils se sentent d’ores et déjà étrangers au drame. Voilà comment l’Algérie se retrouve progressivement vidée de son intelligentsia et de son potentiel.

Évidemment, la persécution terroriste a détruit le bonheur de "vivre-ensemble" qui est désormais inconcevable Stora, 2001b). Le film "L'épreuve" (Elmahna) réalisé par Abdelhalim Zerrouki en 2010, montre parfaitement le sadisme de groupes islamistes qui se sont mis au service d’une guerre cruelle et incompréhensible. À plus d'un titre, ce film considéré comme un objet de mémoire dédié aux victimes, retrace avec précision les contours d’une société caractérisée par la haine de la différence. C'est en de pareilles circonstances que la vie des Algériens bascule dans l'absurdité. Humiliés physiquement et psychiquement, les hommes se cachent pour échapper à un destin monstrueux. Ils se retrouvent parfois les spectateurs impuissants du viol de leurs mères, sœurs ou épouses. Le viol "tue la femme dans la femme" comme dirait la féministe Gisèle Halimi. De même, le viol collectif constitue le stade ultime de toute cette barbarie. En quête du pouvoir, les terroristes perçoivent le corps de la femme comme un lieu de pouvoir à reconquérir. Or, vivre avec un corps "abîmé" rend cette femme déjà meurtrie dans sa chair "intouchable", voire "impossible à marier" dans une société des tabous.

A cet effet, le rescapé Yous Nesroulah (2000) décrit minutieusement dans son livre intitulé "Qui a tué à Bentalha ?" toute la violence dirigée contre un peuple sérieusement sacrifié. Les événements ont été retranscrits le plus précisément possible dans un souci de fidélité à une réalité quasi pathologique. Le témoignage "Qui a tué à Bentalha ?" est à la fois un acte de dénonciation et d’interrogation lisible à travers lequel Nesroulah montre l’évolution tragiquement logique vers l'horreur d’une violence instrumentalisée à des fins politiques. En témoigne notamment l'absence d'intervention des forces de l’ordre à proximité du lieu du drame, alors que les victimes accablées par l'épouvante d'une "nuit des longs couteaux" demandaient à être secourues !

La réconcialtion, ce mensonge d'Etat

La guerre civile a été une période sombre et "tabou" pour l'Algérie. Nombreuses ont été les victimes lâchement assassinées, torturées, harcelées et parfois forcées à l’exil. La guerre a symboliquement pris fin suite à la mise en place du "Projet de la Charte pour la Paix et la Réconciliation nationale" en septembre 2005, lequel aurait offert une amnistie totale aux terroristes. L'homme politique qui a échoué moralement dans sa mission de construire une société digne de ce nom aurait-il cherché à préserver l'ordre public par tous les moyens ? Cet homme-là, le président Bouteflika en l’occurrence, est porteur d’un programme de réconciliation sur lequel il a focalisé toutes son énergie. Mais il aurait fallu sacrifier quand même la mémoire des millions de victimes martyrisées pour garantir "une société de paix". C'est une logique qui se fonde cette fois-ci sur un autre discours "au nom des martyrs algériens" ; "au nom de la souveraineté nationale" ; "au nom de la démocratie", etc. Mais cette vision n’est-elle pas d’ailleurs calquée sur le discours de l’antagoniste "au nom de Dieu" ? Beaucoup se sont interrogés alors si cette réconciliation décrétée par la Présidence était vraiment susceptible de pacifier la société et préfigurer la fin du cauchemar algérien. Et puis, comment est-ce possible d'accepter le pardon accordé aux terroristes, en tirant un trait définitif sur tous les crimes et les violences que le peuple aurait endurées ? Il est évident qu'être reconnu comme victime empêchera l’individu de se venger dans le sang. Cette reconnaissance "victimale" est primordiale pour sauver ce qui lui reste de dignité, sachant que l’impératif de vengeance ("œil pour œil, dent pour dent") a largement façonné jusqu’ici les mœurs de la société traditionnelle.

A dire vrai, on chemine laborieusement vers l’effacement de la mémoire collective au lieu d'aller vers un sérieux travail de vérité et de réparation. L’État a accordé une amnistie totale aux terroristes par le biais d’un référendum et des urnes. Mais cette démarche politique demeure largement insuffisante au regard des crimes commis. La victime a été exclue de surcroît des circuits d’échange et de négociation générés en vue d'établir une transition politique. Cette "seconde mort" justifie ici le retour de la vengeance, et ce d’autant plus que les terroristes ont bénéficié d'offres d'intégration et de récompenses après les années de violence (logement, soin, éducation, travail, etc.). N’est-il pas une négation "malveillante" de la victime, contrainte de vivre désormais avec son bourreau ? On s’interroge justement ici sur le rapport des institutions juridiques aux crimes perpétrés puisque la violence terroriste a pris, semble-t-il, une forme d’une violence "fondatrice" d’une nouvelle justice marquée par "l’impunité des crimes".

En réalité, la réconciliation nationale n’est finalement qu’une "projection politique" pour occulter la vérité des faits au point qu'elle devienne un mensonge d’État "Plus jamais ça !". La répression des revendications véhiculées par des mouvements associatifs des victimes des terroristes (l'ANFV et le Collectif des Familles de Disparus notamment) en est un exemple édifiant. Dans l’idéal, ces mouvements-là participent à la "dépolitisation" de la vie publique, en transcendant les préjugés, les tabous et la censure (Benrabah, 2000). Ce qui montre bien la difficulté de l’État algérien à concilier politique du pardon et mémoire du massacre du peule. C’est la défaite de la culture politique inconciliable avec les valeurs démocratiques.

Aujourd’hui, la guerre "d’entre nous" reste encore le symbole d'une situation politique malsaine et inextricable. Ces Algériens assassinés et enterrés sans sépulture sont tout aussi innocents que les survivants. Vingt ans plus tard, aucun lieu mémoriel n’a été inauguré pour rendre hommage aux victimes de Bentalha sacrifiées. C’est pourquoi il est urgent de regarder en face la barbarie dont le peuple est victime. Un monument érigé en l'honneur des victimes de la décennie noire est nécessaire afin de lutter symboliquement contre l’oubli et le mépris de la vie humaine. Ces souffrances "d’origine socio-politiques" déniées sont telles "des braises qui crépitent dans des cendres refroidies d’un feu de mort" dirait Claude Allione. Reconstruire une mémoire collective, dans tel contexte, ne se réduit pas à des offres compassionnelles et provisoires (pension symbolique, centre d’hébergement, écoute et/ou soutien psychologique, etc.) qui permettent certes de colmater les brèches sans pour autant régler la problématique de la responsabilité. Cette politique totalisante a été largement critiquée dans la mesure où le travail de deuil, de mémoire et de vérité ont été détruit au nom de l’idéal républicain "l’unité nationale". Or, la reconnaissance de la victime exige nécessairement le respect des droits– que ce soit pour les morts ou les vivants – à travers lequel s’enracine le sentiment d’apaisement dans leurs cœurs des victimes. Que l’on veuille ou pas, la politique de "l’oubli forcé" maintient l’individu dans une position de victime éternelle dont sa double blessure reste sans guérison possible. En plus de la négation des droits d’un peuple endeuillé, une histoire de haine officielle se construit pour empêcher le travail de «réconciliation- reconstruction» dans une "société de mépris" rompue à la haine de la parole.

Chérifa Sider, psychologue.

Quelques références

1) Benrabah, D. (2000, février 14). Le mouvement de défense des victimes du terrorisme a été manipulé. Libre Algérie.

2) Guillot, C. (2005, octobre 6). L’encombrante "madone" d’Hocine Zaourar. Le Monde.

3) Nesroulah, Y., & Mellah, S. (2000). Qui a tué à Benthala ? Paris: La Découverte. 4) Stora, B. (2001b). La guerre invisible. Algérie, années 90. Paris: Les Presses de Sciences Po.

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23 septembre 2016 5 23 /09 /septembre /2016 10:07
Abane Ramdane

Abane Ramdane

Témoignage de Krim Belkacem concernant le lâche assassinat d’Abane Ramdane, recueilli par Mohamed Lebjaoui In « Vérités sur la Révolution Algérienne » Editions ANEP. Pages 157-162

J’ai demandé à Belkacem Krim ce qu’il pouvait répondre à ces accusations. Et voici, très fidèlement rapportée, la version des faits qu’il m’a donnée : » Abane, dit-il, faisait un » travail fractionnel » et tentait de dresser aussi bien les maquisards que les militants contre les autres membres du C.C.E. Plusieurs démarches furent faites auprès de lui pour le convaincre de modifier son attitude. En vain : on constate qu’Abane, loin de se modérer, persistait dans la même voie en aggravant ses attaques.
– Nous décidâmes alors – continue Krim – Ben Tobbal, Boussouf, Mahmoud Chérif, Ouamrane et moi-même, de le mettre en état d’arrestation en vue de le juger par la suite.
– Cette décision, ai-je demandé, a-t-elle été prise au cours d’une réunion régulière du C.C.E., en présence des autres membres de cet organisme ?
– Non, m’a répondu Krim. Ni Ferhat Abbas, ni Ben Khedda, ni Sâad Dahleb, ni Mehri n’ont été tenus au courant.
– A l’aérodrome, raconte donc Krim, Boussouf nous accueillit avec quelques-uns de ses hommes et, tout aussitôt, me prit par le bras pour m’entraîner à part un bref instant. A brûle-pourpoint, » il me dit : Il n’y a pas de prison assez sûre pour garder Abane. J’ai décidé sa liquidation physique. » Indigné, je refusai, répliquant que ce serait un crime auquel je ne m’associerais jamais. Puis, sur l’aérodrome même, j’informai Mahmoud Chérif qui, bouleversé, eut la même réaction que moi.
Boussouf, selon Krim, était terriblement surexcité. Il avait les yeux hagards et ses mains tremblaient :

– "Nous ne pouvons plus parler ici", dit-il, "nous reprendrons cette discussion plus tard".
Tous s’engouffrèrent alors dans les voitures qui les attendaient. Celles-ci roulèrent assez longuement, avant de pénétrer dans la cour d’une ferme isolée, Abane, Boussouf, Krim, Mahmoud Cherif et leurs compagnons descendirent, pénétrèrent dans le bâtiment.
Arrivés dans la première pièce, un groupe d’hommes les attendait. Sitôt Abane entré, ils se jetèrent sur lui à six ou sept et le ceinturent. L’un d’eux lui pressa de son poignet la pomme d’Adam, dans une prise souvent baptisée "coup dur" . Ils l’entraînèrent dans une seconde pièce dont la porte fut aussitôt refermée.
– Voyant cela, assure Krim; j’eus un mouvement pour aller au secours d’Abane. Mais Mahmoud Cherif m’arrêta et me prit par le bras en disant à voix basse » Si tu bouges, nous y passerons tous « . Krim n’avait pas d’arme. Mahmoud Cherif non plus. Mais celui-ci mit la main dans la poche de son veston, pour donner le change aux autres hommes de Boussouf présents dans la pièce.

De la pièce voisine montaient les râles d’Abane, qu’on étranglait. Puis le silence se fit. Boussouf revint brusquement et, raconte toujours Krim, » il avait à ce moment-là la tête d’un monstre « . Il se mit à proférer des injures et des menaces indirectes contre tous ceux qui voudraient agir un jour comme l’avait fait Abane. Il allait et venait d’un pas rapide, saccadé, et Krim eut la certitude qu’il se demandait s’il n’allait pas les liquider eux aussi sur-le-champ.
Au bout d’un moment, néanmoins, Boussouf se calma u peu et donna l’ordre de repartir. Tous reprirent place dans les voitures, qui partirent en direction de Tétouan. Mais elles ne tardèrent pas à s’arrêter près d’une autre villa du F.L.N., déserte, comme si, à la dernière minute, Boussouf hésitait encore sur le sort à réserver à Krim et à Mahmoud Chérif. A l’intérieur, toujours fébriles, il se remit à arpenter la pièce en grognant des menaces. Et chaque fois qu’il arrivait devant Krim, il le regardait longuement avant de reprendre sa marche.
Finalement, le cortège des voitures repartit à nouveau pour retourner, cette fois, à l’aérodrome, ou l’avion était prêt au décollage. Avant d’embarquer, assure Krim, lui-même et Mahmoud Chérif condamnèrent à nouveau le crime de Boussouf, lui disant qu’il en porterait seul la responsabilité. Dès leur arrivée à Tunis, les deux hommes informèrent Ben Tobbal, qui cria, lui aussi, son indignation. Tous trois, néanmoins, décidèrent de garder provisoirement le silence. Bien entendu, cela ne tarda pas à les mettre dans une situation délicate. Tout le monde, à commencer par les autres collègues du C.C.E., réclamait en effet des nouvelles d’Abane. Krim, Ben Tobbal, et Boussouf, rentré un peu plus tard du Maroc, décidèrent de répondre qu’il poursuivait une mission délicate au Maroc.

Cela dura plusieurs mois : jusqu’au jour ou les trois hommes annoncèrent que leur compagnon, pris dans un engagement au cours d’une inspection en Algérie, avait été tué.
Tel est le récit de Krim. Sur les faits essentiels, on le voit, il confirme entièrement la version de Ahmed Boumendjel. Une seule différence : selon Krim, il avait été décidé seulement d’emprisonner Abane, non de le tuer. Mais nul ne peut contester le caractère tout à fait illégal de cette décision, ni l’organisation du guet-apens.

Sur ce point je dispose d précision fournies par un collaborateur direct de Boussouf : Boussouf, dit-il, m’informa un jour, en présence de trois de ses collaborateurs personnels, que la décision de tuer Abane avait été prise par Krim, Ben Tobbal, Mahmoud Cherif, Ouamrane et lui-même. Et il nous montra un document en ce sens, portant la signature de ces cinq hommes. Mais mon interlocuteur précise que rien ne permet d’affirmer l’authenticité de ce document, montré très rapidement par Boussouf et que personne d’autre n’a eu entre les mains. Il ajoute qu’a l’arrivée au Maroc, Boussouf était accompagné à l’aérodrome par Abdeljlil Maâchou, alors responsable du Maroc oriental. Mais rien n’autorise à dire qu’i était au courant de l’opération. Quant au commando de tueurs, à l’intérieur de la ferme, il était dirigé par un homme de Boussouf, nommé H.P. Mais il est possible que celui-ci, comme les autres » exécuteurs « , ait ignoré qu’il avait affaire à Abane. A titre personnel, néanmoins, mon interlocuteur pense que jamais Boussouf n’aurait pris seul l’initiative d’un tel acte, s’il n’avait eu l’accord formel, au moins de Krim et Ben Tobbal. Et c’est aussi l’avis d’Ahmed Boumendjel.

Il est vrai, d’autre part, qu’a plusieurs reprises, Ben Tobbal a reconnu avoir participé à la décision d’emprisonner Abane mais en ajoutant que, ni de près ni de loin, il n’avait envisagé de le tuer : n’ayant appris le crime qu’au retour du Maroc de Belkacem Krim et de Mahmous Cherif.
Ouamrane enfin, que j’ai questionné moi-même à Tunis, dès ma sortie de prison, m’a donné une version identique : consulté sur le projet d’emprisonnement d’Abane, il avait donné son accord mais il laissait à d’autres l’entière responsabilité du crime. Il me fit même un rapport écrit à ce sujet.

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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 08:12
Bachir Bouamer Vs Fernand Iveton ou la hiérarchisation des martyrs

On apprend avec stupéfaction que les autorités locales de la ville d'Oran viennent de rebaptiser en toute discrétion, une petite ruelle perpendiculaire à la place Mekkeri qui portait le nom de Fernand Iveton, pour lui attribuer le nom du Chahid Bachir Bouamer, jusque là inconnu au bataillon.


Que l'on donne à nos rues les noms de ceux qui ont fait la gloire de notre nation et que dans nos boulevards tonne la mémoire de nos héros est une chose très louable, travailler à sortir de l'anonymat les moins connus d'entre eux est encore plus respectable, mais pas aux dépens de révolutionnaires dont le combat est unanimement reconnu.

Déjà en 2014, on comptait près de 80 000 rues non baptisées en Algérie, c'est à dire suffisamment de rues pour immortaliser tous les Chahids et les Moudjahids de la révolution nominalement identifiés et qui n'ont jusque là, pas eu droit à leur plaque de rue, sans compter qu'il est également possible de faire illustrer ces derniers en prêtant leurs noms à des places, à des rondpoints, des édifices de toutes sortes, des monuments, des cités, des parcs, des lieux de culture, des centres sportifs, des maisons de jeunes, des stades, des piscines ... et j'en passe. Alors pourquoi piocher dans le lot de rues déjà baptisées depuis des décennies et qui plus est portent les noms de ceux et celles dont on est tenu de respecter la mémoire ?

Fernand Iveton, puisque c'est de lui qu'il est question, n'est plus à présenter et son rôle pendant la guerre d'Algérie n'est plus à démontrer non plus. Mais, peut-être est-il nécessaire de le répéter encore et encore, ici et ailleurs puisque selon certains observateurs, c'est d'ignorance de l'histoire de notre pays qu'il s'agirait dans cette affaire. Soit, répétons alors !

Né le 12 juin 1926 au Clos-Salembier à Alger, Fernand Iveton était un militant communiste français d'Algérie, un anticolonialiste, rallié au FLN. Exécuté le 11 février 1957 sous l'ordre de François Mitterrand à l'époque ministre de l'intérieur, pour avoir été l'auteur d'une tentative d'attentat, il est le seul Européen guillotiné de la guerre d'Algérie pour avoir pris fait et cause pour l'indépendance de celle-ci. Bref, un MARTYR de la révolution au même titre que Zabana, Ferradj et tant d'autres condamnés et exécutés à la guillotine pour s'être engagés en faveur de la cause algérienne.

Partant de là, Fernand Iveton vaut même, sans exagérer, un grand boulevard rien qu'a lui tout seul, pour ce qu'il a donné au prix de sa vie, pour que vive l'Algérie libérée du joug colonial. Faut il souligner qu'il a d'autant plus de mérite puisqu'il s'est dressé contre les siens pour rallier la cause des algériens ? Et même la petite ruelle qu'on a daigné lui consacrer pour immortaliser sa mémoire, on finit par la lui ôter ! Quel sacrilège ! Quelle honte et quel blasphème pour l'idéal de Fernand et de ses camarades !

On veut bien croire que les élus locaux qui ont décidé de rebaptiser cette rue, soient frappés d'ignorance mais qu'en est il du ministère des moudjahidines dont le rôle, en plus de préserver les intérêts des anciens combattants, est de veiller à l'image de la révolution et à la mémoire de celles et ceux qui l'ont faite ?

La question reste donc posée. Pourquoi célébrer un martyr aux dépens d'un autre ? Pourquoi un Bouamer aux dépens d'un Iveton ? Un Bachir aux dépens d'un Fernand ? S'agit il d'une hiérarchisation des martyrs selon leurs origines ou leurs croyances ? Sommes nous face à un cas de discrimination flagrant des pouvoirs publics cautionné par les plus hautes autorités de l'Etat ?
Jusqu'à quand continuerons nous à mépriser nos anciens et à être dans le déni et la falsification de notre histoire ? Allons nous enfin réagir à cette infamie ou alors nous taire et risquer de voir un jour très proche, la place Audin changer de nom pour en porter un autre qui sonnerait un peu plus local ?

Jadis, lorsqu'il nous restait encore un peu d'honneur, on aimait à dire que "les martyrs doivent se retourner dans leurs tombes" maintenant on préfère l'expression "heureux (sont) les martyrs qui n'ont rien vu" pour nous consoler, nous donner la bonne conscience et nous débiner royalement de notre devoir de mémoire et de respect envers eux. Mais, suffit il de ne plus être pour ne rien voir ? Il est permis d'en douter !

Que nos héros reposent en paix, dussent-ils s'appeler Fernand ou Ramdane, Maurice ou Mustapha, Francis ou Mourad, Henri ou Laarbi, l'anonyme Ginette ou l'illustre Hassiba.

Samira Khelifa


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7 juillet 2016 4 07 /07 /juillet /2016 08:54
Omar Merzoug

Omar Merzoug

En octobre 1960, Jules Roy, un Français d'Algérie, lance dans le landerneau parisien une grenade dégoupillée. Sous l'impulsion d'une salutaire indignation, il livre au public un brûlot sacrilège qu'il intitule sobrement « La guerre d'Algérie ».

Titre qui semble banal aujourd'hui, mais qui ne l'était pas à l'époque. Il a fallu attendre un vote de l'Assemblée nationale française pour qu'en 1999 «les opérations de maintien de l'ordre» soient requalifiées en guerre. En 1960, par conséquent, l'expression «Guerre d'Algérie est taboue. Le pays est seulement le théâtre «d'opérations de police» visant à rétablir la paix civile troublée par des «bandes de hors-la-loi» qui rançonnent et tuent la population. Pour s'en assurer, Jules Roy en fait l'expérience directe. Il rentre en Algérie et, avec une ardeur d'apôtre, entreprend de décrire les scènes dont il est alors le témoin. Révolté par l'hypocrisie et la mauvaise foi coloniales, Jules Roy riposte par le soin qu'il apporte à la crédibilité du témoignage dont le réalisme dissipe les fumerolles de la propagande officielle s'évertuant à présenter un tableau maîtrisé de la situation où la barbarie est du côté «rebelle».

«La guerre d'Algérie» est un récit de braise. Les phrases s'y enchaînent dans un rythme hallucinant et les métaphores tirent leur puissante sève de l'expérience amère et d'une révolte longtemps contenue. Ce livre en a irrité plus d'un et l'auteur lui-même a hésité à le publier. Plusieurs éditeurs ont refusé ce manuscrit compromettant. Ce fut René Julliard qui l'accepta avec joie. Dans le climat de l'époque, le livre était subversif à tel point que, comme le révèle l'auteur dans une note, «nous nous préparâmes à être saisis et à refuser de nous incliner. Christian Bourgois, (qui devait devenir par la suite l'éditeur que l'on sait) mit sur pied une équipe d'imprimeries clandestines et de distributeurs sous le manteau». Mais la direction qu'imposa de Gaulle à la politique algérienne de la France impliquant à terme l'ouverture de négociations avec le FLN empêcha qu'un Michel Debré, premier ministre connu pour ses sentiments Algérie française, censurât ce livre qui eut un grand retentissement, grâce au soutien de l'Express, «journal de combat et de choc» selon les termes de Jules Roy. L'auteur de la «Guerre d'Algérie» tient un ferme et dur langage à l'endroit de ses compatriotes. Il en a pleine conscience et il le justifie par la nécessaire exigence de vérité : «Pourquoi, petit-fils de colon moi-même, père d'un fils qui est algérien par quatre générations, voudrait-on que je trompe mes concitoyens ? Dans quel intérêt ? Par quel vice ? On m'accusera de trahison, je le sais. On me menacera comme on l'a déjà fait. Anonymement. Et puis ? Je serai un salaud parce que j'aurai, après tant d'autres, dénoncé des abus et les erreurs d'une classe politique qui aura fait porter ses propres péchés et sa propre imbécillité à la nation tout entière»

Ce cri d'indignation, c'est un pied-noir qui le pousse. Un garçon venu au monde, au début du siècle, le 22 octobre 1907 : «Je suis né dans la plaine de la Mitidja, au sud d'Alger à Rovigo (aujourd'hui Bougara, non loin de Blida), un village de colonisation qui porte le nom d'une victoire du Premier Empire.[…] J'ai passé mes premières années avec ma mère, ma grand-mère, mon oncle Jules et un vieil ouvrier agricole indigène qui s'appelait Meftah. On s'éclairait à la bougie […] et le soir je m'endormais dans le hululement des chacals et la voix qui appelait les Arabes à la prière». Jules Roy passe toute son enfance à quelques kilomètres de là, dans un autre village de colonisation, Sidi Moussa, en compagnie des siens et des Arabes : «En ce temps-là, on ne les appelait pas encore des ratons, mais des troncs de figuiers, sans doute parce qu'ils aiment s'asseoir au pied des arbres. Après la guerre de 1914-18, on commença à leur donner le nom de bicots», écrit-il dans son livre «La guerre d'Algérie». «Ratons», «troncs de figuiers» ou «bicots», ce sont à l'évidence des termes péjoratifs, méprisants. Couramment usités, ils reflétaient les rapports qui pouvaient exister à l'époque entre colons et colonisés.

C'est donc un enfant de la terre algérienne qui, à la mort de son ami Camus, est revenu dans son pays natal afin de porter témoignage de cette guerre atroce qui déchirait l'Algérie depuis six ans. Ce n'est pas un hasard si le livre de Jules Roy paraît après la disparition accidentelle de Camus.

«C'est la mort d'Albert Camus qui m'a obligé à sortir du silence. Camus était pour moi plus qu'un ami très cher, mais un véritable frère. […] Le problème algérien, je m'en étais remis à lui pour le régler, car j'avais une totale confiance dans la justesse de son jugement et soudain je me suis retrouvé tout seul devant ce drame qui avait été le sien, et qui était aussi le mien, puisque je suis né là-bas et que j'y ai encore une partie de ma famille.» (in Vérité-Liberté, octobre 1960)

De tempérament rebelle, Jules Roy fréquente le lycée Bugeaud (aujourd'hui lycée Émir Abdelkader) où, dit-il, «je fus un cancre». Il quitte assez rapidement le lycée et entre au séminaire où il passera huit années de 1919 à 1927. Très tôt, il commence à consigner ses réflexions et à tenir un journal qu'il publiera, en 1998, sous le titre «Les Années déchirement» (Albin Michel). Après le séminaire, Roy s'oriente vers la carrière militaire où dit-il il trouva sa véritable vocation comme aviateur.

En 1930, la rencontre de Jean Amrouche le conduit à se faire homme de lettres. Mais la victoire des fascismes, italien, allemand et espagnol précipite les choses et le voue à d'autres priorités. Jules Roy, à cette époque, se situe politiquement très à droite, de cette droite antiparlementaire à la Maurras. Après la débâcle de 1940, il rallie Pétain ; ce n'est qu'en 1943 qu'il rejoint «La France libre» du Général de Gaulle. Il participera à nombre de missions et pilotera des bombardiers de la Royal Air Force. Après la guerre, en 1945, il loge à l'hôtel Montpensier et fait la connaissance d'Albert Camus : «Entre Camus et moi ce fut comme un coup de foudre» écrit-il. Dans ses «Mémoires barbares» ; mais l'année 1945 voit se dérouler les manifestations de Sétif, de Guelma, de Kherrata noyées dans un bain de sang par l'une des pires répressions de toute l'histoire coloniale. L'ambassade des USA avancera le chiffre de 45000 morts, repris plus tard par les nationalistes algériens, mais qui demeure contesté par l'historiographie française. Benjamin Stora propose le chiffre de 15000 morts, ce qui par rapport à la centaine d'Européens tués est, on en conviendra, disproportionné. C'est par Jean Amrouche que Jules Roy apprend la boucherie de mai en Algérie : «C'est Amrouche qui vient m'annoncer le 11 mai ce qui s'était passé en Algérie trois jours plus tôt et qu'on nous avait caché.» (Mémoires barbares, p.293). Quelles impressions furent celles de Jules Roy à partir de ces informations vagues et fragmentaires ? «Mon sentiment, note-t-il, est que nous avions perdu l'Afrique du Nord par sottise et attachement au régime capitaliste. Sur un cahier de notes de cette époque, je lis ‘La France devient là-bas ce que l'Allemagne était en France', comment le dire ?» (Mémoires barbares, p.294). Jules Roy décide de rentrer en Algérie. « À Sétif s'étalait la désolation [ …] Personne ne savait comment les incidents avaient dégénéré ni comment on avait réprimé». Mais «j'ai entendu dire que la répression de 1945 dans la région de Sétif avait causé cinquante mille morts. Loin d'assurer l'autorité de la France, elle n'a fait qu'accentuer au contraire le sentiment de haine à notre égard». Le premier coup de la future guerre d'Algérie était frappé, tout le monde en est aujourd'hui persuadé. Pour toute une génération de jeunes Algériens, mai 1945 a été une terrible leçon. Ces tragiques événements en ont convaincu plus d'un que l'indépendance était au bout du fusil.

Après la féroce répression, on décida d'octroyer aux Algériens le fameux statut de 1947 rendu inapplicable en raison d'une opposition résolue du grand colonat. Le socialiste Edmond Naegelen organisa les truquages des urnes afin de barrer la route aux nationalistes algériens du MTLD. À partir de ce moment-là, il devint clair que les partisans de l'indépendance par la voie des armes eurent les coudées franches. L'OS (Organisation spéciale) rassemblait en 1947-50 les hommes qui déclencheront l'insurrection de la Toussaint rouge. Ben Bella, Aït Ahmed, Boudiaf, Larbi Ben M'hidi, Didouche Mourad, Rabah Bitat et d'autres.

Le 1er novembre 1954 les militants du FLN allument la mèche de la guerre d'indépendance nationale. Pour eux, c'est clair, le combat à la Ferhat Abbas, la logomachie politicienne, s'est révélé stérile. Or, pour les nationalistes du MTLD, l'Algérie n'a jamais été française. Cette fiction politique et juridique avait, en 1954, assez duré. En France, on ne prend pas la mesure de l'événement et peu de gens comprennent qu'on est entré dans l'une des guerres coloniales les plus longues et les plus coûteuses en vies humaines.

Ce n'est qu'à partir de 1955-56 qu'on réalise qu'il s'agit bien de tout autre chose que de bandes de fellaghas et de bandits de grand chemin. Jules Roy n'intervient pas dans les événements, puisqu'il avait délégué en quelque sorte à son ami Albert Camus le soin de se faire le porte-parole. Et que dit Camus à ce propos ? « L'Algérie n'est pas la France, elle n'est même pas l'Algérie, elle est cette terre ignorée, perdue au loin, avec ses indigènes incompréhensibles, ses soldats gênants et ses Français exotiques, dans un brouillard de sang». Plus loin, il ajoute : «L'Algérie n'est pas la France comme on s'obstine à le dire avec une certaine ignorance. Et elle abrite pourtant plus d'un million de Français comme on a trop tendance d'un autre côté à l'oublier».

Cette formule de Camus est tout de même tout à fait remarquable à l'heure où le monde politique affirme et réaffirme le caractère français de l'Algérie. F. Mitterrand l'a dit et répété et avec lui la quasi-totalité de la classe politique de l'époque. Camus, qui connaît les réalités, ne peut entretenir la fiction d'une Algérie française. Si l'Algérie avait été française, les Algériens musulmans eussent été des citoyens jouissant de la plénitude de leurs droits et non des sujets, si l'Algérie avait été française, les enfants musulmans eussent été à l'école, et non dans la rue à cirer les souliers du tout-venant, le paysan et le citadin arabes eussent été mieux considérés, acceptés comme des compatriotes de plein droit. Ce fut le sens de la cinglante réplique de Messali Hadj à François Mitterrand, alors ministre de l'intérieur dans le gouvernement Mendès France, au lendemain de la déflagration du 1er novembre : « Si l'Algérie est un morceau de France, pourquoi est-elle soumise à un statut particulier ? Pourquoi y a-t-il deux collèges électoraux ? […] Si l'Algérie était soumise au même régime politique que la France, le peuple algérien serait le maître de toutes les assemblées et de toutes les administrations algériennes» (France-Observateur, 23 décembre 1954).

En décidant d'aller à la rencontre du réel, Jules Roy descend d'abord chez les siens. Il nous donne lecture du chapelet des clichés racistes les plus significatifs. Le premier peut-être est celui de l'Arabe paresseux. Il est clair que la plupart des Européens partageait ce cliché qui voulait qu'un Arabe soit un assis permanent et si d'aventure il se mettait au travail, il ne pouvait fournir que du «travail d'Arabe». Racontant qu'il a toujours vu les Arabes occupés à travailler, Jules Roy précise : «Je me suis toujours étonné d'entendre dire que les Arabes ne faisaient rien». Deuxième cliché : l'infériorité raciale. «Ce que je savais parce qu'on me le répétait, c'était qu'ils étaient d'une autre race que moi, inférieure à la mienne. Nous étions venus défricher leurs terres et leur apporter la civilisation». Troisième cliché, «Ce sont des gens qui ne vivent pas comme nous» et J. Roy ajoute que le bonheur des Arabes «était un peu semblable à celui des bêtes de la ferme et je crois que je les ai toujours vu considérés, chez nous, comme des bœufs qu'on traitait bien mais qui ne pouvaient inspirer aucune compassion».

Et Jules Roy conclut : «Les Arabes sont une sale race et notre erreur a été de les traiter avec humanité. Ils ne sont bons à rien, on ne peut rien leur confier sans se faire voler, ils sont rebelles à tout progrès social et l'instruction qu'on leur donne ne sert qu'à nous bafouer ; c'est ce que pensent tous les Européens d'Algérie, sauf exception ». Les positions prises par J Roy dans ce livre valent condamnation de la colonisation et de guerre menée contre le peuple algérien. Car il est des «moyens qui ne s'excusent pas» comme le dit Camus dans ses «Lettres à un ami allemand».

Pourtant Jules Roy énonce des vérités qui n'auraient pas dû échapper aux contemporains. Il dit sans détours que les injustices subies par les Algériens l'ont ému. A la fin de son livre, il tient à s'en expliquer comme on vide un abcès : «Je n'ai pas dit pourquoi cela me touchait tant, que nous fussions injustes pour les Musulmans. Pas seulement parce qu'ils nous ont aidés à transformer la terre que nous avions occupée ; pas seulement parce qu'ils ont travaillé à nous enrichir. Mais encore parce que nous les avons enrôlés dans notre armée, qu'ils s'y sont bien conduits et sont morts pour la France pendant quatre guerres, la Première Guerre mondiale, le Maroc, la Deuxième Guerre mondiale et l'Indochine». Cette reconnaissance le soulage visiblement et tranche sur les témoignages et les déclarations de l'époque. Et surtout Jules Roy revient sur une idée qu'il eût aimé voir se réaliser en évoquant ce vieux colon qui «après avoir passé quelques jours à Alger était revenu sur ses terres et vivait, seul Européen avec sa femme à Tazmalt, un village de Kabylie». Il n'avait rien à craindre des Algériens puisque, précise Jules Roy, ce colon «les avait toujours traités avec justice et humanité. Il considérait que ceux qui revenaient des guerres pour la France avec de modestes galons ou quelques décorations avaient droit à des égards de plus. Il est bon. Il parle le kabyle comme les Kabyles. On le salue et on l'embrasse dans la rue». Le seul problème est que la quasi-totalité des colons n'avait que mépris pour les «indigènes», que le plus modeste Européen d'Algérie se croyait supérieur aux Arabes, qu'il se serait récrié si on lui avait parlé d'égalité, comme l'a bien montré Albert Memmi dans son «Portrait du Colonisé»,

Bien que se situant dans le sillage de Camus, Jules Roy fait un pas de plus dans le sens de la justice ; ce serait un Camus qui serait devenu le frère des Arabes. Car jamais sans doute l'auteur de «L'Etranger» n'eût signé ce passage. S'adressant à un officier français, Jules Roy déclare : «Il n'y a plus rien de commun entre vous et moi, capitaine. Je ne serai jamais de votre côté en Algérie, et si un jour dans le collimateur de vos chars ou de vos avions, vous distinguez parmi les ratons en guenilles un grand bâtard de votre race aux cheveux blancs, ce sera moi. N'hésitez pas. Appuyez sur les boutons de feu de vos mitrailleuses. Ce jour-là, vous aurez bien servi la cause de l'Occident»

Omar Merzoug, Philosophe (Paris-IV Sorbonne).

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31 mai 2016 2 31 /05 /mai /2016 11:00
Hervé Bourges

Hervé Bourges

Du Cameroun à la France, en passant par l’Algérie, Hervé Bourges, ancien responsable de l’audiovisuel français, raconte dans un nouvel ouvrage ses rencontres avec des personnalités politiques. Sous forme d’abécédaire, on découvre dans J’ai trop peu de temps à vivre pour perdre ce peu, son 15e ouvrage, ses relations avec des ministres, des hommes et femmes de communication, des présidents ainsi que ses liens avec les hommes d’Etat algériens au début des années 60’.

- Pourquoi avez-vous choisi de raconter vos rencontres avec des hommes d’Etat algériens dans votre livre ?

J’ai vécu une vie multiple. L’Algérie en est une partie essentielle qui a marqué ma vie. Je suis arrivé en Algérie pour mon service militaire alors que, militant anti-colonialiste, je luttais contre la guerre. Ensuite, je suis resté aux côtés du président Ben Bella jusqu’en 1967. J’ai connu tous les responsables, j’ai été celui qui a tenté de réconcilier Aït Ahmed et Ben Bella. Mais je ne me suis pas mêlé des conflits internes, j’ai voulu rester ami avec tous ces hommes-là, malgré leurs divergences.

- Quels souvenirs gardez-vous des hommes qui deviendront présidents ?

A cette époque-là, j’avais une grande admiration pour Mohamed Boudiaf, qui avait l’image d’un grand révolutionnaire, d’un homme droit et honnête. J’ai aussi connu Abdelaziz Bouteflika, qui tenait de grands discours évocateurs d’un avenir apaisé. Mais cela ne s’est pas réalisé. Le président est aujourd’hui quelqu’un pour qui j’ai de l’estime.

- Quel lien avez-vous conservé avec l’Algérie aujourd’hui ?

Mon attachement à l’Algérie n’est pas que politique. J’ai gardé des relations avec des gens qui n’ont pas eu de responsabilités, et qui restent mes amis, comme les jeunes que j’ai rencontrés près de Sétif lors de mon service militaire. Aujourd’hui, je me bats pour la francophonie, pour la diversité en France, mais aussi pour que les relations entre la France et l’Algérie soient saines, dans le respect de l’indépendance des deux pays.

Hervé Bourgesi

Agé de 83 ans, Hervé Bourges, journaliste, a dirigé plusieurs médias audiovisuels français avant de prendre la tête du Conseil supérieur de l’audiovisuel en 1995.

Passioné de théâtre, il met en scène Antigone dans les ruines de Djemila alors qu’il est envoyé en Algérie pour son service militaire. Il a été conseiller d’Ahmed Ben Bella à l’indépendance de l’Algérie. Il prépare son 16e ouvrage, Dictionnaire amoureux de l’Afrique, aux éditions Plon.

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23 mars 2016 3 23 /03 /mars /2016 14:31
La séparation

Il y a quelques semaines, j’ai expérimenté un immense sentiment de solitude, d’autant plus paradoxal qu’il s’est produit lors d’un dîner « entre amis ». Outre les bons plats concoctés aussi bien par nos hôtes que par les commensaux, la littérature était au menu.

Mauvais début…

Une dame fait l’éloge du livre de Sansal, « 2984 ». L’assistance l’écoute avec recueillement. Le climat est à l’approbation. Toutefois, quelques-uns gardent le silence. Un critique littéraire connu bougonne quelque chose du style : « il m’est tombé des mains ». J’interviens pour rappeler quelques évidences, à savoir que Sansal est un nostalgique de l’époque coloniale dont il a intégré la mythologie mensongère en disant qu’ils (les pieds-noirs) « ont fait d’un enfer un paradis ». Je me réfère à Tocqueville, fervent partisan du colonisme (on ne disait pas encore « colonisation » à cette époque), qui déclare que « (nous) avons rendu la population locale beaucoup plus misérable qu’elle ne l’était avant notre arrivée ». Je cite le Maréchal de Saint-Arnaud, grand massacreur devant l’Eternel, qui évoque « ces beaux villages de Kabylie » qu’il s’apprête à incendier. J’invoque Bugeaud s’extasiant devant la beauté du pays, si riche, si largement ensemencé, aux campagnes peuplées de si beaux troupeaux, tellement supérieur, disait-il, à la Provence aride et désolée.

Mauvaise pioche. Je subis un tir de barrage qui me laisse pantois… La plus véhémente est la dame qui fait la promotion de Sansal. Elle salue son combat contre l’islamisme et l’ « invasion des cultures étrangères ». Elle dit son dépit de voir un jour « sa » femme de ménage marocaine, pourtant « occidentalisée », arriver un jour coiffée d’un foulard. Elle raconte comment elle lui enjoint de le retirer…

Je tente de me défendre, en mettant en avant mes tragédies familiales occasionnées par l’armée coloniale. Peine perdue. Non seulement, cela ne suscite aucune marque de sympathie, pas même l’ombre d’un silence empathique, mais la fureur est à son comble.

Maudite soirée, mais si riche d’enseignements…

Il y a un paradoxe de l’occidental : tout en se déclarant curieux de l’Autre, Il n’en attend pas une expression de sa différence mais une similitude rassurante. Des siècles de domination européenne ont produit une espèce de dogme implicite qui dispose que les valeurs brandies par l’Occident sont nécessairement universelles, qu’il ne peut y avoir de salut pour un non-occidental en dehors de sa dissolution-assimilation dans l’Empire.

En 2008, la médaille de l’Ordre du Mérite de la République fédérale d’Allemagne est attribuée à cinq personnalités françaises, à l’occasion du 45ème anniversaire de la signature du traité de l’Elysée, acte fondateur de l’amitié franco-allemande. L’une de ces personnalités la refuse. Il s’agit de Marc Ferro, historien français de renom.

Marc Ferro avait œuvré pourtant pour cette entente, notamment par la célèbre émission télévisée qu’il anima sur Arte pendant une douzaine d’années, Histoire parallèle. Dans la lettre qu’il adressa à la chancellerie allemande, il exprime sa reconnaissance pour la distinction qui lui est offerte et l’impossibilité de l’accepter, en tant que fils d’une mère déportée au camp de Buchenwald dont elle n’est pas revenue. Assumer cet honneur sur ma poitrine me serait insupportable. Je n’ai jamais fait mon deuil de mon être chéri, déclara-t-il. L’ambassadeur allemand accueillit cette attitude avec compréhension et respect. En France, l’opinion manifeste la même attitude bienveillante.

Primo Levi, écrivain juif italien, rescapé du camp d’Auschwitz, est mort à Turin en 1987. Le médecin légiste avait conclu à un suicide. Cette thèse est d’autant plus plausible que Levi ne s’était jamais remis de sa déportation. Il la raconte dans un livre très célèbre, « Si j’étais un homme ». On lui a souvent demandé s’il avait pardonné aux Allemands. Sa réponse était ambiguë. Il déclare que le pardon est impossible parce que le repentir n’est pas sincère. Il dissocie dans un premier temps les coupables du peuple allemand qu’il innocente du crime. Mais c’est pour ajouter que ce même peuple ne pouvait pas ignorer l’existence des camps et donc qu’il doit assumer une part de la culpabilité. Primo Levi bénéficie du respect universel, non seulement en Italie mais dans toute l’Europe, Allemagne comprise.

Vladimir Jankélévitch, philosophe et musicologue juif d’origine russe, a une attitude beaucoup plus tranchée. Il refuse totalement le pardon et renonce à ouvrir un livre ou une partition allemande et s’abstient de parler la langue allemande dans laquelle il excelle… Il explique son attitude par l’abomination des camps.

L’historien français Pierre-Vidal Naquet, a écrit plusieurs ouvrages sur la colonisation, en particulier sur les actes de torture et d’assassinats commis en son nom. Un livre, ou plutôt un dossier a paru aux éditions Maspéro en 1975. Il s’intitule « Les crimes de l’armée française, Algérie 1954-1962 ». Il s’agit d’un recueil de témoignages de soldats français. Il dit l’horreur dans sa nudité, sa lecture est insoutenable.

Primo Levi, Vladimir Jankélévitch, Marc Ferro, jouissent d’un respect universel. Serait-ce trop demander que les victimes algériennes de l’armée coloniale jouissent d’un égal respect ? J’entends d’ici les beuglements de colère qui vont accueillir cette exigence. Ils ne m’étonnent pas. Tout porte à croire que les drames ne sont pas jugés à la même aune. Les enfants palestiniens de Gaza meurent sous les bombes israéliennes sans faire l’objet de la moindre commisération de la part de ceux qui en font commerce. Les millions d’hommes assassinés au Congo depuis une décennie n’ont pas permis la vente d’un seul tee-shirt frappé de la formule « je suis Congo ». Alors, bien sûr, les soirées littéraires « entre amis » continueront de laisser un goût de cendre. Les Primo Levi, Marc Ferro, Vladimir Jankélévitch, existent en Algérie et dans les pays meurtris par la colonisation. Ils n’ont pas droit à la parole. On leur préfère Sansal…

Brahim Senouci

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